Canada : Tyrone Benskin, un acteur noir en campagne

L’élection fédérale canadienne se déroule ce lundi. 23 971 740 électeurs inscrits pourront choisir le prochain gouvernement qui dirigera le pays. Afrik.com a rencontré Tyrone Benskin, le directeur du Black Theater Workshop, à son quartier général de campagne, à Montréal, pour évoquer la place des Noirs canadiens dans la politique et dans le milieu des arts de la scène. Le candidat-acteur évoque la complémentarité de ses deux démarches, vers une meilleure inclusion de la communauté.

Une fine pluie tombe sur la rue de Verdun, au sud-ouest de Montréal, la capitale économique du Québec. A quelques jours de l’élection fédérale canadienne, aucune tension n’est palpable parmi les quelques volontaires présents dans le quartier général de campagne de Tyrone Benskin, candidat dans la circonscription électorale de Jeanne-Le Ber. Quelques chips et bouteilles de jus d’orange trônent sur une table rudimentaire installée dans l’entrée. Les cartons semblent à peine déballés et la moquette n’est pas dans sa première jeunesse. L’impression de joyeux désordre militant est nuancée par un impressionnant emploi du temps punaisé sur toute la surface d’un mur.

Il est presque 18 heures quand le représentant du Nouveau Parti démocratique (NPD, gauche) pénètre dans le local et se dévêt de sa parka pour prendre les dernières nouvelles. Quinquagénaire, queue de cheval et cheveux un peu grisonnants, Tyrone Benskin est un éminent représentant de la communauté noire, directeur du Black Theater Workshop, institution du théâtre noir canadien. Dans la petite pièce où il répond aux questions d’Afrik.com, il prend d’abord le temps de monter sur une chaise pour arrêter manuellement au plafond un ventilateur récalcitrant. La porte fermée, l’entretien peut commencer.

All the world’s a stage

La première question, celle du choix de la langue, reste la plus sensible, dans un Québec où les francophones se sentent souvent menacés. Entre l’anglais et le français, Tyrone Benskin ne tranche pas, et s’appliquera pendant quarante minutes à pratiquer sans trop de fautes la langue de Molière, pour se reposer de temps en temps sur celle de Shakespeare, apprise de son Angleterre natale. Être anglophone s’avère un plus gros « handicap » potentiel que d’être un candidat noir ; Benskin s’emploie d’ailleurs à minimiser l’impact de sa couleur de peau sur les votes NPD. Quand Jack Layton, chef du NPD, a décidé de présenter un candidat noir, « il a considéré que c’était quelque chose de normal » et pas un acte spécialement militant.

Ecouter l’interview (1/3) – en français et en anglais :
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Tyrone Benskin met de plus en avant qu’il n’est pas le seul Canadien noir à s’engager dans la politique institutionnelle : « A Montréal, je peux par exemple citer Maka Kotto, député provincial du Parti québécois (PQ, souverainiste), Vivian Barbot, vice-présidente du Bloc québécois (BQ, souverainiste), Yolande James, députée et ministre provinciale libérale, ou encore Emmanuel Dubourg, député libéral. Le mouvement commence à s’étendre, même s’il faut continuer à pousser en ce sens ». Le candidat s’abstient par contre de citer d’exemple au parti conservateur du Premier ministre Stephen Harper, cible de toutes les attaques depuis le lancement de la campagne. Le gouvernement minoritaire conservateur a été l’objet le 25 mars d’une motion de défiance de la Chambre des communes pour outrage au Parlement, provoquant la tenue d’un scrutin le 2 mai.

Complément

Repères

Cinq partis fédéraux sont en lice pour l’élection d’une nouvelle Chambre des communes, le 2 mai, suivant un scrutin uninominal majoritaire à un tour : le Parti conservateur (144 députés), le Parti libéral (77 députés), le Bloc québécois (48 députés, uniquement du Québec), le Nouveau Parti démocratique (36 députés) et le Parti vert (0 député).

Le 30 janvier, alors que la tenue de l’élection est déjà évidente, la candidature de Tyrone Benskin est officiellement annoncée par Jack Layton, en visite à Montréal. « Je n’avais pas cette candidature en tête, quand j’ai été approché, explique-t-il. J’en ai parlé avec ma famille et mes proches, et puis je me suis dit que c’était une continuation logique de mon travail comme vice-président de l’ACTRA, le syndicat des acteurs anglophones de télévision et de cinéma, qui me fait faire de la politique depuis 10 ans à Ottawa », la capitale politique du Canada. Les démarches d’acteur engagé et d’homme politique « se complètent », selon Benskin : « Cela forme un tout, pour moi. Je fais de la politique comme extension de mon travail pour le théâtre, le film, la télévision, tout en apprenant en retour des réalités sociales. Tout est interconnecté ».

Ecouter l’interview (2/3) – en français et en anglais :
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C’est au-delà de la couleur de peau, que Tyrone Benskin espère s’inscrire, sans pour autant en faire abstraction : « Plutôt que de séparer les enjeux, je préfère penser, à propos des minorités, en termes d’inclusion et d’exclusion ». Pour le candidat NPD, sa démarche est également une manière d’« inspirer les jeunes en leur donnant envie de réussir à trouver leur place dans la société », sans que ce soit « seulement une question d’argent ». Quant aux problèmes de discrimination, comme le profilage racial par la police de Montréal, « ce n’est pas une question de droits, mais d’abus de droit ».

« Quel rôle me convient ? »

Avant d’être un homme politique, Tyrone Benskin reste un comédien, et précise que c’est pour son « expertise en termes de culture » qu’il a été approché. Sa carrière reste marquée par le Black Theater Workshop, où il a pu jouer ses premiers rôles avant plus tard, « à [s]a grande surprise », d’en être nommé directeur. « La démarche est proche de celle de la campagne, reprend Benskin : nous présentons des pièces, souvent originales, pour partager l’histoire et la culture de la communauté noire, dans une démarche inclusive ». Le Black Theater Workshop fête cette saison sa quarantième année d’existence, et Tyrone Benskin n’en est pas peu fier, allant jusqu’à inscrire l’histoire de l’établissement dans la longue épopée des Noirs canadiens.

Ecouter l’interview (3/3) – en français et en anglais :
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Issu d’un milieu populaire, né d’une mère infirmière et d’un père machiniste, Tyrone Benskin arrive de Bristol (Grande-Bretagne) en 1968, âgé de 9 ans, avec déjà la volonté de devenir acteur. « J’ai passé l’audition d’admission au cégep John-Abbott [formation pré-universitaire, ndlr] avant d’annoncer à mes parents que j’allais m’engager dans cette voie. », se souvient-il avec le sourire. C’est toutefois à sa mère qu’il estime devoir sa réussite, elle qui lui répétait de mener ses projets à leur terme. Pas facile, toutefois, de trouver sa place comme acteur noir : « C’est quand j’ai commencé à travailler au Black Theater Workshop, après mes études à l’université Concordia, que j’ai pu arrêter de me poser la question « Quel rôle me convient ? », car le sujet des pièces nous concernaient directement. J’ai enfin pu choisir ce que je voulais jouer ! ».

Les acteurs noirs sont-ils condamnés aux rôles stéréotypés ? Les mentalités ne sauraient évoluer que sur le « très long terme », juge Tyrone Benskin, sans amertume. « C’est notre responsabilité politique de comédiens que de mettre le pied dans la porte, lors des castings, pour décrocher d’autres rôles, estime-t-il. Avec l’aide de mon agente, 90% de ceux que j’ai tenus auraient aussi pu être joués par des Blancs… mais c’est moi qui ai été choisi ». Sans être véritablement connu du grand public, Benskin s’est entre autres illustré dans des films comme 300 ou I’m not there. Une réussite et une reconnaissance par ses pairs qu’il tend à mettre sur le compte de la « chance », qui l’a « poussé à chaque moment crucial de s]a carrière ». Peut-être Tyrone Benskin est-il d’ailleurs le porte-bonheur du NPD : alors que la formation ne compte pour l’heure qu’un seul député au Québec, le candidat est donné gagnant dans sa circonscription par [Le Devoir, accompagnant de la sorte une impressionnante percée du parti de gauche dans les sondages.

Photo : un panneau électoral de Tyrone Benskin, à Montréal (DC/Afrik)