Cameroun : Regard sur le réaménagement gouvernemental du 09 décembre 2011 du point de vue de l’anthropologie philosophique

Discourir sur l’idéal-type [[Au sens strictement wébérien du terme.]] du gouvernement issue de la présidentielle d’octobre dernier, relève de toute évidence d’un exercice de présomption épistémologique partant de l’impossibilité ontologique liée à la saisie des impensées idéologiques d’un acte politique comme celui-là, à la probabilité logique d’une connaissance lacunaire de la « rationalité d’un discours africain sur les phénomènes politiques[[Pour mobiliser à nouveaux frais, l’initiative épistémologique du philosophe et savant camerounais Pierre Meinrad Hebga,(de mémoire glorieuse et bénie) étendue à ce qu’il nomme lui-même – et justifie à sa façon – « les phénomènes paranormaux » ; in Rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, l’harmattan, 1998.]]» en passant par la complexité de nombreux paramètres et facteurs inconnus. Il convient donc de revenir sur cet évènement dans des proportions moins ambitieuses, pour ne considérer et n’analyser la question que dans ce qu’elle contient d’essentiel et de potentiel valable et justifiable.

Dire que le gouvernement du 9 décembre dernier est un gouvernement technique de faible ampleur, c’est peu dire ; c’est même là faire preuve de modération euphémistique, en dépit de la qualité de certaines personnalités qui la constituent et au regard des finalités électoralistes de ce septennat dit des « grandes réalisations ». Mais que d’émoi après la publication de ce gouvernement. Et voilà qui nous ressert une potion passablement amochée, sans saveur, un disque tout de vinyle rayée, à force de récurrence !

Ce remaniement reflète fatalement une idéologie conservatrice dont la finalité ou plutôt l’anti-finalité est la légitimation et la réduplication infinie du statu quo et où la carence d’imagination créatrice le disputera certainement au manque de perspectives socio-économiques. C’est un gouvernement monolithique (absence d’opposition, absence des dynamiques genre, dynamique société civile, dynamique jeune, dynamique diaspora, forces sociales profondes…) qui, dissimulant sa véritable fonction reproductrice, va perpétuer la domination de la bourgeoisie bureaucratique et administrative régnante.

Il s’agit d’un système de gouvernance comme lieu de reproduction idéologique et de darwinisme social : Une minorité arrogante à la boulimie légendaire et gargantuesque qui contrôle l’essentiel des postes sensibles et stratégiques. En face, un peuple qui n’en peut plus ; exsangue, tout espoir en fumée, le dos au mur. Société bloquée[[Pour prendre la mesure de la dramatisation de ce phénomène, se reporter au pathétique et terrifiant ouvrage de Viviane Forrester, L’horreur économique, Fayard, 1997. Sur un ton beaucoup moins alarmiste mais avec des arguments tout aussi tendus, se reporter à la récente confrontation qui suit : « Dueling globalization. A debate between Thomas L Friedman and Ignacio Ramonet », in Foreign Policy, fall 1999, N° 110, pp. 110-127.]], jeunesse en perpétuelle errance, toute une génération de camerounais diplômés ou non laissée sur le pavé ; une société qui brise le miroir pour ne point soutenir l’image reflétée. De la survie d’antan à la sous-vie en deçà du seuil de pauvreté, l’explosion généralisée de la misère à l’état nue ne participe-t-elle pas de l’une des causes de la montée aux extrêmes de l’insécurité[[C’est l’intervention du « bas », des « marginalisés » dans la sphère des utilités publiques de jouissance à travers la contre légitimiste du vol, des extorsions, du braquage, du meurtre, etc. A travers le grand banditisme, ces laissé-pour-compte du système local de prédation s’inscrivent contre les privatisations relatives, contre les raretés orientées et canalisées.]] dans nos cités et dans nos frontières[[Pour reprendre, en le dépolitisant, l’intitulé d’une importante initiative de recherche opérationnelle que nous venons de conduire dans le cadre d’un programme du SIPRI, Stockholm International Peace Research Institute, basé en Suède sur la Sécurité et la gouvernance en Afrique : « Conjoncture sécuritaire en zone frontalière Cameroun, Tchad, République centrafricaine : Elément d’analyse anthropo-politiste du phénomène des coupeurs de route et la circulation des armes légères », Edition SIPRI/CIPAD, 2011, Yaoundé. Une conférence internationale de restitution publique et de dissémination des principales conclusions et recommandation de cette étude a eu lieu le 29 Octobre dernier à Yaoundé au Cameroun. L’ouvrage est disponible sur commande.]] ?

De ce point de vue, ce gouvernement ne saurait devenir le lieu pertinent d’où peuvent s’originer les lignes de force d’un Cameroun émergent fut-il en 2035. En réalité, on se serait attendu à de nouveaux visages, pour changer une culture statique et épiméthéenne de l’inertie rédhibitoire en une culture prométhéenne plus apte à produire le changement socio-économique et à le maîtriser.

Forme de l’Etat et démocratie de transit[[L’opérationnalisation de ce concept de transit est inspirée de l’usage qu’en fait Eboussi Boulaga in La démocratie de transit, L’harmattan, 1997.]]

Sur le plan des équilibres, nous assistons à une fabuleuse mystification avec le constat d’une camerounité à deux vitesses avec pour corolaire, des ethnies et/ou des régions qui jouissent de la sur-camerounité alors que d’autres trainent comme un boulet et comme frappés d’anathème, une pitoyable sous-camerounité. L’observateur averti constate l’érection du tribalisme d’Etat en système de gestion et de distribution des allocations de survie. Aucun Camerounais, où qu’il soit, d’où qu’il vienne, ne devrait se sentir exclu du jeu politique, de la participation à la construction de la nation et par conséquent, de la répartition des revenus de cette nation encore en gestation.

On ne peut parler durablement d’unité nationale quand on préfère ostensiblement le clan, la famille ou la tribu. L’unité nationale est une chimère métaphysique quand n’est pas prise en compte, de manière équitable la réelle représentation de chaque composante de cette nation encore en construction au point de susciter le sentiment et la conscience d’une commune appartenance. Ce que nous demandons, c’est que chaque camerounais se sente concerné par la gestion de la res-publica. Nous ne disons pas, au regard de la mosaïque d’ethnies, qu’il faille nommer chaque ministre pour chaque ethnie. Ce que nous disons c’est que la gestion des sociétés plurales ou multiethniques doit intégrer une bonne dose de représentativité et de respect des ensembles. Le Cameroun, c’est difficilement discutable, se paie depuis quelques années sa dose d’endocolonisation ou d’ethnocolonisation[[Par ce concept nous voulons renvoyer à la situation où une élite ethnique, originaire d’une seule région d’un Etat multiethnique hérité de la colonisation, prend possession du pouvoir d’Etat et de ses instruments pour son profit au détriment des autres ethnies, et inscrit dans ses structures formelles, son principe familial et patrimonial particulier en guise de contenu]]. Nous constatons et dénonçons avec véhémence cette forfaiture.

La particularité de ce gouvernement du 9 décembre réside dans le fait qu’elle introduit des distorsions, disons un schisme dans l’âme nationale de par cette camerounité à deux vitesses d’une part, et la sénescence des acteurs d’autre part ; elle laisse donc transparaître une fébrilité immanente, car plus ça change, plus ça reste le même. C’est de l’immobilisme à grand pas qui pulvérise les espérances et les espoirs jusque là entretenues. Il dévoile ce faisant la partie immergée de l’iceberg, malmène les solidarités d’idées mouvantes au profit des solidarités mécanique et affectuelle. De ce point de vue, ce réaménagement pose plus de problèmes qu’il n’en résout.

Nous sommes donc fondés à croire que cette situation de bannissement et d’ostracisme est potentiellement conflictogène et porteuse de risques réels d’une yougoslavisation à terme du pays. Et il y a ce millénaire de toutes les mutations qui impliquent des accélérations et des réveils et même de veille citoyenne, des prises de conscience et des nuisances de tous et de chacun. La génération montante, parce que exclue, ne mettra pas de gangs.

Un Etat impartial ce n’est ni un vœu, ni un souhait, mais participe juste de la nécessité, de la modernité et de la civilisation des mœurs politiques.

Mais enfin ! « Qui fais quoi et qui vaut quoi dans ce pays » sont et demeurent les seules véritables questions auxquelles les yeux dans les yeux, les peuples du Cameroun, pour leur survie collective, se doivent d’y apporter de véritables réponses. Or éviter cet incontournable face à face, c’est faire l’économie d’une guerre aujourd’hui pour la léguer à deux ou trois générations plus tard, avec plus d’intensité, plus de cruauté et en désespoir de cause, parce que pétrie de plus de rancœur et de ressentiment.

Que faire[[En référence à la célèbre interrogation politique de Lénine face aux défis actuels et à venir.]] ?

Dans le processus d’édification des cités nouvelles d’Afrique, l’étape ethnique est incontournable. Il faut que le problème ethnique soit posé, débattu et sanctionné. On ne peut pas avoir de gouvernement national, d’armée nationale encore moins de solidarité nationale tant que nos Etats demeurent des républiques ethniques. Le problème de tribalisme, de préférence ethnique est un problème essentiel pour le continent. C’est un critère de convergence devant permettre l’arrimage réussie du continent à ce millénaire de la planétarisation. Sans réforme tribale, il ne peut y avoir de réforme étatique. La chose publique doit être gérée dans l’intérêt de tous et de chacun. Il faut donc à terme, créer les conditions de possibilité pour un Etat impartial et une nation efficiente dans laquelle émergera une véritable solidarité nationale qui ne peut exister dans le contexte actuel.

En somme, bâtir le pouvoir sur la base des seuls rapports de force sur le terrain, participe du prélude à l’émergence d’une solidarité consensuelle entre peuples, d’une véritable solidarité nationale avec prise en compte des minorités et autres marginaux comme correctifs aux excès de l’option fondamentale. Dans la cotation des ethnies en terme de rapports de force, les critères objectifs ne font pas défaut :

 Influence culturelle

 Paramètre géographique ou historique

 Contribution effective à la création de la richesse nationale

 Poids démographique

 Principe d’alternance au sommet de l’Etat consacré sans possibilité d’amendement sur ce point autre que référendaire

 Principe de la séparation effective des pouvoirs institutionnels

 Des africanités conséquentes devraient à leur tour structurer le pacte républicain par le principe de la juste répartition du revenu national et de la nécessaire solidarité entre les peuples camerounais.

Plaidoyer pour l’émergence des nouveaux équilibres

Au bout de cette réflexion, je me permets, d’émettre très modestement les propositions générales suivantes permettant de passer de l’ancien aux nouvelles formes d’équilibres politiques qui font sens ailleurs et produit de la puissance là où sa maîtrise est effective. La sortie des archaïsmes politiques passe donc par l’émergence des nouveaux équilibres et des nouvelles dynamiques :

 La dynamique du genre : Sans forcément réclamer la parité à la française, il convient tout de même de renforcer la participation des femmes dans le gouvernement ainsi que la prise en compte de leurs intérêts politiques.

 La dynamique de la jeunesse : Ces nouveaux « drivers » du reste majoritaires, constituent indiscutablement les principaux artisans de l’activité globale du pays. Cette classe d’âge devrait logiquement être prise en compte et surtout représentée de manière forte dans la gestion des affaires de l’Etat et à des niveaux non plus marginaux et insignifiants, mais plutôt centraux et décisifs.

 La dynamique de la société civile : La société civile étant devenue la figure dominante du processus démocratique, le Cameroun doit suivre ce mouvement en intégrant les logiques et acteurs de la société civile dans l’élaboration et la conduite des affaires publiques. Le personnel dirigeant d’ONG, des associations, des églises, des affaires et de toutes les fonctions libérales devraient de plus en plus être associés à la gestion du pouvoir dans la mesure où il présentera des garanties de compétence et d’honnêteté. L’emprise des administrateurs formés à l’ENAM est de ce fait appelé à s’amoindrir comme c’est le cas dans toutes les sociétés avancées y compris en France où l’ « Enarchie » est aujourd’hui vigoureusement battue en brèche.

 La dynamique de la diaspora : Avec la fluidité et l’intensité des mouvements migratoires du Cameroun vers l’Europe et l’Amérique du Nord, le Cameroun possède aujourd’hui l’une des plus des communautés immigrées la plus étendue, la plus entreprenante dans la plupart des domaines et pourquoi pas le dire, au risque d’apparaître chauvin, la plus compétente de toute l’Afrique subsaharienne. Toute élaboration et toute conduite de la politique gouvernementale devrait tenir compte de cette nouvelle dynamique quitte même à créer un Secrétariat d’Etat pour lui assurer un cadre institutionnel autonome pour la prendre en compte, l’impliquer et y allant, tirer tout le grand bénéfice possible au profit de la nation toute entière.

 La dynamique de l’Union africaine : Un Secrétariat d’Etat dans la structure gouvernementale pourrait permettre à l’Etat du Cameroun de mettre en œuvre une intelligence politique qui sache anticiper sur divers plans et face à divers autres acteurs pour recueillir le maximum de dividendes politique et diplomatique d’une part, de renforcer son implication et s’assurer une présence réelle dans le concert d’édification des cités nouvelles d’Afrique d’autre part.

Ces 5 dynamiques que je propose[[Sont articulées autour du débat contemporain « tendance réaliste et néo-réaliste issue du renouvellement théorique de l’épistémologie des relations internationales post-bipolaires. Cf. le plus synthétique ouvrage francophone y afférent de J-J Roche, Théorie des relations internationales, Montchrestien, 1997]] et qui tracent les lignes d’inscription des nouveaux équilibres politiques dans l’espace étatique, devraient mobiliser et interpeller l’intuition politique du Prince. Ce pacte républicain rénové devrait avoir pour cadre stratégique de référence soit un forum national, soit les états généraux, soit une conférence de refondation, conférence nationale, convention, constituante et tutti quanti.

Alors seulement et après cela seulement, peut-on envisager la modalité de la mise en perspective historique des « grandes réalisations ».

Par Blaise Pascal Touoyem, philosophe camerounais