Cameroun : pourquoi la démocratie de façade dure-t-elle ?


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Le Président camerounais sortant Paul Biya sera-t-il réélu en 2011? Si l’on regarde son bilan catastrophique politiquement et économiquement, on serait tenté de répondre par la négative. Pourtant, il y a de fortes chances qu’il soit de nouveau réélu. Cinq arguments expliquent un tel paradoxe.

Le Cameroun est gouverné par une élite politico-économique dont la tête de proue est le chef de l’Etat, qui entend le rester pour longtemps. La révision constitutionnelle du 10 avril 2008 qui élimine la limitation du mandat présidentiel a fait triompher l’image proéminente et perpétuelle de Paul Biya, en évacuant toute idée d’alternance politique libre et démocratique imminente. Le bilan de Paul Biya après 28 ans de pouvoir porté par une élite est médiocre et remarquablement décevant quoi qu’en disent les messages dithyrambiques dans certaines presses étrangères spécialisées et au Cameroun. Les réalités locales et les rapports internationaux sont là pour le démontrer. Pourtant il sera vraisemblablement réélu à sa propre succession en 2011.

Cinq paramètres permettent d’’expliquer ce paradoxe.

(1) Dynamique d’une situation de choix en faveur du candidat proéminent.

Le Président Biya est quotidiennement en campagne électorale avec les médias financés par les contribuables. Vingt ans après l’avènement du multipartisme (à l’arrachée), il demeure le « candidat naturel » de son parti aux élections présidentielles, ce qui est curieux pour un parti politique dont la devise est : unité-progrès-démocratie. Car la démocratie libérale s’accommode mal avec toute idée de « candidat naturel ». Quand bien même il ne s’est pas encore déclaré, ce n’est qu’un faux suspens qui ne remet pas en cause ses chances de réussite face à une opposition en miettes sans position de contre-pouvoir

(2) Préférence de personne.

Les personnes supplantent les projets politiques de société, ce qui donne l’avantage au candidat proéminent sur lequel les électeurs font une focalisation de leur choix. Or la personnalisation du pouvoir et le marketing politique interne et externe polissent de façon permanente l’image du Président-candidat de manière à lui procurer des qualités qui font qu’il se démarque « positivement » des autres centaines, aux élections présidentielles. Donc, on peut comprendre que beaucoup d’électeurs votent le Président Biya, la figure emblématique de l’élite qui gouverne, même si elle gouverne mal.

(3) Dissonance cognitive et pressions cognitives.

Selon Léon Festinger, on entend par dissonance cognitive « un état de tension désagréable dû à la présence simultanée de deux cognitions (idées, opinions ou croyances, comportements) psychologiquement inconsistantes [incompatibles] ». Pour réduire cette tension et cette gêne, les individus se mentent à eux-mêmes. C’est ce qu’on observe chez l’électorat camerounais. De même qu’un grand nombre de Camerounais conscients que l’alcool au volant est un danger mais continuent d’en être dépendants, de même qu’un grand nombre de Camerounais sont conscients que le bilan de Biya est indéfendable tout en continuant à voter pour lui. Combien de paysans pressurisés par le régime depuis 28 ans, qui luttent au quotidien pour avoir un repas par jour, avoir quelques litres d’eau potable, avoir les soins au rabais, faire scolariser leurs enfants déjà odieusement et lourdement endettés, voteront pour Paul Biya ? Combien de Camerounais(es) crient au changement mais signent les memoranda de soutien ou participent aux fraudes électorales en faveur de Biya? D’où la responsabilité individuelle dans le maintien du système.

Certes, Les pressions cognitives et psychologiques conditionnent le choix des électeurs. D’une part, elles consistent en chantages ou intimidations d’une certaine élite et administration publique sur les risques d’un choix individuel qui se portera sur un candidat autre que celui du parti au pouvoir. D’autre part, certains médias abusent de la vulnérabilité de bon nombre de citoyens au travers des reportages mensongers sur les réalisations du Président. Certains journalistes, par autocensure, lui prêtent les caractéristiques « hautement positives » qui créent chez les électeurs une association positive entre la personne de Biya et les bonnes nouvelles : c’est un conditionnement pavlovien de votes en faveur de l’homme qui domine, même absent, leur imaginaire collectif.

(4) coût de la propagande.

La fortune personnelle de Biya et ses réseaux financiers constituent un atout fort important qui est encore plus déterminant au Cameroun des villes et des villages où quelques billets de CFA, un tee-shirt etc., peuvent déterminer le choix d’un électeur. Or, les cadres du parti ou de la majorité gouvernementale peuvent se permettre toutes les folies financières. Car au sommet de l’Etat ils confondent les caisses de l’Etat avec celles du parti ou avec leurs comptes personnels. Ainsi le RDPC, premier parti de masse, est-il devenu le « Rassemblement Des Ploutocrates Camerounais » depuis 1992 (début de crise de légitimité de Biya). Au regard des moyens financiers et logistiques disponibles pour faire passer le mirage des promesses de « Cameroun à l’horizon 2035 » dans l’opinion, le Président et les siens détiennent ainsi un atout majeur qui fait défaut aux principaux partis d’opposition: c’est un jeu aux dés pipés. A ce tableau s’ajoute Election Cameroon.

(5) ELECAM.

Cet organe en charge de l’organisation des élections fera sans doute des efforts pour améliorer le processus électoral. Mais n’est-ce pas une illusion politique sans refonte de fichier électoral, sans impartialité de ses membres ? Car fort décrié, à juste titre, dans sa structure précaire voire son objet, il s’apparente bien à un Conseil de notables dans une société de cour pseudo-démocratique. Cette commission électorale non indépendante ne pourra pas traiter objectivement toutes les irrégularités entachant le scrutin.

Tel est le dévoilement du mécanisme de soutien de Paul Biya comme figure tutélaire d’une élite prévaricatrice dont il tient véritablement le pouvoir et non de la majorité de Camerounais qui souffrent de cette démocratie de façade.

Par Noumbissié Tchamo

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