Cameroun : Paul Biya recherche un muet pour lui succéder

Dans la recherche de son successeur, le président aurait penché pour un muet. Dans les allées du Palais des Congrès, siège de son propre parti, ça rigole de bon cœur ; on en plaisante en disant qu’il y a en effet beaucoup d’à propos à envisager un muet à la suite d’un aphasique. Si techniquement cela est possible (notre « constitution constipée » et notre loi électorale flambant neuve ne discriminent pas les handicapés), dans la pratique par contre, en dépit de fouilles minutieuses, ni les chasseurs de têtes d’Etoudi ni leur observatoire des compétences n’ont pu dénicher le muet qui ferait l’affaire.

En désespoir de cause, des conseillers auraient dressé un portrait-robot de l’oiseau rare, pour aider les profilers d’Etoudi à affiner leur recherche. Laquelle ne prend pas en compte les successeurs présomptifs, tapis en arrière-plan, sous l’aile du Prince. Pour donner un coup de main à nos profilers, on a inventé une merveille de distraction, les feuilles de routes, ces machins qui ôtent le sommeil à plus d’un ministre de la République. Qui a vu ces feuilles ? Où sont ces routes ? Le temps s’est-il arrêté en 1982 ? Nous sommes, messieurs les correcteurs des feuilles de route, à l’heure des systèmes de navigation et autres récepteurs GPS.

Apres le Renouveau, la Renaissance ? Y a comme une tentative de dol

Le plus grand producteur national de bestsellers, Charles Ateba Eyene, le bon « député de brousse » Ferdinand Ndinda Ndinda, l’inspirateur camerounais de François Mitterrand, Pascal Messanga Nyamding, le financier à la retraite, Hervé Nkom, et ces ouvriers de la dernière heure qui sont parfois allés jusqu’à l’invective et les coups de poing pour défendre leur champion, faites votre job et honni soit qui mal y pense. Que tous les autres cocus du Renouveau, qui n’ont pas toujours été payés de retour, se rassérènent. Ils devront courageusement attendre le Renouveau bis (ou qui sait ? la Renaissance : allez savoir qui « plagie » qui !). Le successeur de Paul Biya s’en fera à coup sûr de fidèles alliés, parce que le mérite n’a pas de parti politique et les qualités qui ont servi Paul Biya serviront d’autant mieux son successeur.

Les opposants n’ont pas le monopole de la malice pas davantage que celui de l’amour de la patrie. Ce pays, on l’aime chacun à sa façon, ceux qui ne l’aiment pas devraient déjà être tous partis ou ne devraient mais alors jamais revenir. Les Camerounais aiment leur pays comme ils aiment leurs épouses, en les trompant allègrement. Comme ils aiment leurs enfants, en les multipliant en dépit du bon sens, quitte à les affamer et laisser leur éducation à la charge de la jungle de la rue, ou encore aux bons soins de voisins trop distraits, de tontons un peu trop gentils et notoirement portés sur la bagatelle.

C’est pourquoi la curée, c’est-a-dire la ruée vers les strapontins, sera féroce : nous voulons tous servir notre pays. Il faudra avoir suffisamment existé, avoir mérité sa place : en bavassant à qui mieux mieux, en défendant l’indéfendable, en rivalisant de fourberie et de mauvaise foi, en transportant, avec un mauvais goût assumé, de modestes parchemins sur les plateaux de télévision, c’est la lutte à mort ou la mort pour n’avoir pas lutté !

« Quand on est con, on est con »

Quel qu’il soit, le futur homme fort d’Etoudi aura besoin de vous, il n’inventera pas des Camerounais nouveaux, avec des compétences tombées du Ciel comme de l’eau de pluie, et une expérience exclusivement livresque. Les réacs d’aujourd’hui ne seront pas les progressistes de demain, les derniers ne deviendront pas, comme dans l’Evangile, les premiers, les débiles ne se transformeront pas subitement en surdoués. Quand on est con (sous Biya), on est con (après Biya).

Avis aux jeunes loups qui veulent tout avoir tout de suite : Il en va de la recherche des fonctions de prestige comme de celle d’un emploi, ce qui importe c’est de se distinguer. Le bénévolat, les stages non rémunérés, les immersions en entreprise, passées à porter, du haut de votre bac+15, du café à des personnels bac-1, le temps dédié à la dispense d’enseignements à des étudiants désinvoltes, qui se servent de vos cours comme d’une salle d’attente des visas Schengen, voire chinois, les heures passées à faire ami-ami avec des journalistes plus ou moins en vue, dans le dessein de coloniser leurs émissions, voila des moyens éprouvés de se faire remarquer. Patiemment mais sûrement.

Il y aurait au sein de la classe dirigeante camerounaise une maxime courante : Pour vivre discrets, vivons cachés. C’est un tantinet redondant, mais c’est là le secret de la longévité politique, il ne faut l’ouvrir que pour mangement (si je puis dire) et lèche (si j’ose le mot). Ceux qui ont la langue déliée ne font pas de vieux os. Aussi, la galerie des successeurs les plus potentiels est-elle une nature morte où sont figurés des fruits et légumes, des choux, des avocats, etc. Il leur est recommandé de faire le légume, c’est-a-dire de rester en plant, et les branches en croix, d’imiter l’étoile de mer, belle mais paresseuse à souhait.

Les ministres auraient reçu la consigne de ne pas agir, ou de s’impliquer si peu qu’il soit presque impossible de les soupçonner de vouloir aller plus vite que la musique au pas, sur laquelle est réglée l’homme-dieu d’Etoudi. Le secret de la durée de Paul Biya, c’est bien sûr que des gens comme vous et moi avons voté pour lui, mais c’est aussi, en fin de compte, son inaction. Depuis trois décennies, il a dirigé le Cameroun en père peinard, il ne s’est donc pas tué à la tache, il a pris son temps pour toutes choses : pour quitter le pouvoir, il ne déroge pas à sa règle et prend son temps.

Au Cameroun, la dialectique de la promotion politique est assez simple : ceux qui jasent, ceux qui ont intérêt à taper dans l’œil des employeurs, veulent des postes ; ceux qui se taisent et ne rêvent que de se faire oublier, au point de vouloir entrer sous terre chaque fois qu’il leur faut sortir de leurs bureaux ou de leurs chez-eux, ceux-là veulent le poste (suprême) et n’aspirent qu’à être l’employeur des premiers.

Les langues vont bon train au sujet de sa succession. Mais, c’est désormais connu, Paul Biya voulait un muet a priori. Et ceci n’est pas une blague, même si ça prête à sourire. En pleine fièvre épistolaire, il aurait d’ailleurs songé à un successeur qui ne pût pas écrire, qui, idéalement, ne sût pas penser. Les fins limiers d’Etoudi n’ayant pas toujours trouvé le mouton à cinq pattes, tous ceux qui ne pensent qu’à ça, en se rasant le matin, ont entrepris de faire le mort, c’est à qui sera le plus inerte sur le chemin (pavé de bonnes intentions) des Grandes Réalisations, boulevard ouvert sur la succession.