Cameroun : les « médicaments de la rue » ont la peau dure

Au moment où le gouvernement, à travers le ministère de la Santé publique, s’active à les faire disparaitre de la circulation, on continue de trouver des médicaments dans tous les coins de rue, dans les marchés et quartiers, à vil prix.

De notre correspondante

Au marché « Accacia », situé au quartier Biyem-Assi à Yaoundé, de jeunes Camerounais sont installés sur les trottoirs, devant des étales de médicaments, non loin de la pharmacie. Ce sont des vendeurs de « médicaments de la rue ». Depuis de très longues années, la pharmacie de la rue est encrée dans les habitudes des Camerounais. Faute de moyens, ils viennent s’approvisionner ici en cas de nécessité. Leur sentiment sur le sujet est assez mitigé. Certains, comme Albert, un plombier, pensent que « tant que les Camerounais n’auront pas les moyens pour se soigner convenablement et acheter les médicaments en pharmacie, il y aura toujours des médicaments de la rue.»

Ces médicaments s’avèrent être de bon prix par rapport à ceux vendus en pharmacie. Tout le monde semble y trouver son compte en fonction de sa bourse et de la maladie dont il veut guérir, malgré les risques. « Ce n’est pas sécurisant puisque rien ne nous confirme que les dates de péremption sont respectées. Mais on n’a pas le choix. Nos revenus ne nous permettent pas d’aller en pharmacie. Même si on peut y trouver la mort, on n’y peut rien », déclare Sylvie, vendeuse de fruits au marché Accacias.

Vrais ou faux médicaments ?

Les médicaments, dans la rue, ont des prix abordables pour toutes les bourses. Angèle est coiffeuse et esthéticienne. Elle s’est coupée le doigt pendant une séance de pédicure. pour Elle nous confie que, pour se soigner, elle a dû recourir à la pénicilline vendue dans la rue. « Je suis allée dans 3 pharmacies différentes pour chercher la poudre pénicilline qui a souvent été efficace pour ce type de blessures. Dans les deux premières, je n’ai pas trouvé le produit que je cherchais. Dans la troisième il coûtait 1600 francs CFA. Comme je n’avais que 500 francs, je suis allée acheter le médicament chez un vendeur de la rue. Il a coûté 200 FCFA le flacon. La blessure a complément cicatrisé dès le 3e jour. Et quelques temps après, j’étais guérie. Vous voyez bien que le médicament de la rue n’est pas si mauvais qu’on nous le fait croire », lance-t-elle.

Pourtant, selon des responsables de la santé comme les pharmaciens, les médicaments de la rue ont causé la mort de plus d’un. Le docteur Joseph Tchouafong est pharmacien. Il a vécu le décès de deux enfants qui ont pris un médicament de la rue : « J’ai le souvenir d’un monsieur qui était assis devant sa terrasse et il a vu passer quelqu’un avec un panier de médicaments sur la tète. C’était un vendeur ambulant de médicaments. Il l’a interpellé et a acheté du Mentezol pour déparasiter ses trois enfants. Eh bien, à peine avait-il donné le médicament aux enfants que deux sont morts. Le troisième a été sauvé de justesse. »

Malgré ce témoignage, beaucoup pensent que le problème de médicaments de la rue va au delà de la qualité des produits vendus. En effet, certains estiment que les pharmaciens font la guerre aux vendeurs de la rue parce que ces derniers ne paient pas d’impôts et n’ont aucune charge contrairement aux pharmaciens qui louent un espace, ont des salariés, paient des taxes… D’ailleurs Philippe, un fonctionnaire, affirme que « ces médicaments de la rue sont les mêmes que ceux vendus en pharmacie. Les pharmaciens font la guerre aux vendeurs de médicaments de la rue parce qu’ils leur prennent une bonne part du marché. De plus, ils n’ont pas d’impôt à payer et leur unique contrainte est qu’ils sont obligés de rester dans la rue malgré les intempéries. » Puis il ajoute que « d’ailleurs, les infirmiers se ravitaillent chez ces vendeurs de la rue parce qu’ils savent que ces sont les mêmes délégués médicaux qui livrent ces médicaments aux vendeurs de la rue, aux médecins dans les hôpitaux et parfois aux pharmaciens. Donc c’est de bonne guerre. »

Quid de l’hygiène et de la déontologie ?

Toutes ces récriminations ne feront pas les vendeurs de médicaments de la rue changer de métiers. Ils tiennent mordicus à leur commerce. Pour eux, rien ne prouve que le médicament de la rue tue… Alphonse a un comptoir au marché central, sous un parasol. Il est catégorique : « tout médicament est un poison. Il faut donc veiller à ne pas le prendre mal ou à l’excès. Nous ne sommes pas des médecins, nous lisons la notice et en fonction du mal dont souffre le patient, nous pouvons lui conseiller tel ou tel produit. Mais tout médicament peut tuer, qu’il soit acheté dans la rue ou en pharmacie. Tout dépend aussi du dosage ou de la prescription », dit-il avec beaucoup d’assurance.

Ces médicaments vendus en plein air sont exposés à toutes sortes d’intempéries. Pourtant la conservation des produits de santé répond à des règles d’hygiène précises. Le pharmacien Joseph Tchouafong n’en revient pas : « Quand on les accuse de vendre la mort, ils nient. Nous ici, nous gardons les médicaments selon les méthodes prescrites par la déontologie de notre métier. Regardez notre pharmacie, voyez comment les produits sont disposés sur les étagères. Venez voir comment nous conservons nos vaccins. Mais allez dans la rue et vous verrez comment les médicaments sont exposés à même le sol, au soleil, sous la pluie avec les mouches, la poussière. C’est regrettable! »

A une certaine époque, les vendeurs des médicaments de la rue étaient traqués par les responsables de la santé publique au Cameroun. De plus, le ministère de la Santé a mis sur pied des centres de santé dans plusieurs arrondissements des villes du Cameroun. Ces dispensaires ont tous des pro-pharmacies qui vendent des médicaments génériques qui ont, semble-t-il, les mêmes propriétés que ceux vendus en pharmacie mais dont les prix sont relativement abordables. Cependant, la misère, le faible pouvoir d’achat et le manque de revenus des populations du Cameroun les renvoient toujours vers les médicaments de la rue.