Cameroun : Les maîtres de la parole

Qui sont-ils ? Que font-ils ? Quelles sont leurs ambitions ?

Si pour le moment, il n’y a pas à l’intérieur des frontières camerounaises d’écrivain vivant inoubliable, le pays regorge en revanche d’experts du verbe et de la communication. Nous vous proposons un rapide survol de ces « grandes gueules » qu’on prend plaisir à écouter, qu’il est souvent facile de contredire mais difficile à convaincre. Il est presque impossible aux médias de faire l’impasse sur leur parole, qui est toujours attendue, souvent recherchée. Voici les plus grands docteurs ès paroles du Cameroun.

 10- PAPILLON

Très souvent attaqué par ses confrères, Papillon a bon dos mais surtout une grande gueule. S’il présente d’évidentes lacunes au niveau de la maîtrise de la langue française, cet handicap ne constitue pas étonnamment un frein à son parler truculent. Beaucoup de ses déclarations sont devenues proverbiales : il faut, dit-il, « comprendre la compréhension ». Lui seul sait ce qu’est « un mouton de la moutonnerie », lui qui appelle à ne pas « forcer la force », encore moins « à compliquer les complications », il entend « maintenir la maintenance ». Il est rejoint dans ce registre de la communication lacunaire, mais efficace par Petit Pays ou Longué Longué, autre artiste musicien aux déclarations tonitruantes.

 9 – KAH WALLA

Elle est bilingue et le seul interlocuteur qui lui ait rabattu le caquet est Hervé Kom, membre du comité central du RDPC. La plupart du temps, elle sait manier le verbe, la dénonciation, voire l’invective. C’est d’autant plus respectable qu’elle le fait concurremment en français et en anglais.

 8 – CLAUDE ASSIRA

Le fils de l’autre (Assira Engouté). Ce juriste étincelant rentabilise son bagout, d’une part en enseignant à l’Université Catholique d’Afrique Centrale, d’autre part comme avocat à Paris où il n’est pas forcément le plus populaire (la concurrence est ce qu’elle est !) et au Cameroun où il l’est de plus en plus, notamment pour avoir accepté de défendre une cause perdue, le controversé ATANGANA MEBARA. N’était ce dernier lien avec l’opération épervier, il serait sans doute le plus apolitique de nos « maîtres de la parole ». En réalité, il n’est pas une grande gueule au sens plein du temps, lui il y va tout en subtilités, mais est d’une ironie ravageuse. Il est l’auteur (enfin un universitaire qui publie un livre !) de « «Procédure pénale camerounaise et pratique des juridictions camerounaises » publié aux éditions Clé à Yaoundé.

 7 -ISSA TCHIROMA BAKARY

Ministre de la communication, président du Front pour le salut National du Cameroun (FSNC), il défend mieux le RDPC que les militants les plus convaincus, comme Jacques Fame Ndongo. Son art frise la manipulation.

 6 – VALSERO, LAPIRO DE MBANGA

Valsero est un rappeur qui a été révélé au grand public par son éloquente « lettre au président ». Depuis, il s’est permis quelques sorties médiatiques où il a fait valoir sa maîtrise d’une langue simple, sans fioritures, efficace, jeune, directe… Mais son ambition le perdra ! Il a sérieusement pensé que son aura dans la jeunesse était telle qu’il pouvait obliger le parti au pouvoir à négocier avec lui : le régime de Biya, ces dernières années, a appris à laisser faire, il laisse parler ceux qu’il veut perdre… A force de ne pas réagir, sa parole ne fait valser rien ni personne. Quoique… Objectivement on peut en effet lui imputer à lui et à Lapiro de Mbanga la responsabilité de l’abstention et du vote blanc qui ont été particulièrement importants lors de la dernière présidentielle.

 5 – JEAN LAMBERT NANG

C’est sa grande gueule qui lui a valu son déclassement à la CRTV, où il avait traité le pouvoir qui venait de remercier l’ancien ministre des sports Bidoung Mpkatt de se livrer à « une chasse aux sorcières » ; c’est encore cette grande gueule qui lui a coûté sa place de Directeur Gnéral de la Fecafoot… Comme toujours avec les « grandes gueules », il a écrit un livre (Desperate Football House : tout un programme !), véritable réquisitoire, contre son ancien employeur (Fecafoot). Jean Lambert Nang est irremplaçable dans son rôle de commentateur sportif des matches des lions indomptables, il faut remonter à Abel Mbengué pour retrouver un tel plaisir à écouter les commentaires de match. Il a popularisé une expression : « quelle image ! » qu’il avait dite quand le footballeur Marc-Vivien Foé s’était écroulé pendant la coupe des confédérations au cours de laquelle il avait perdu la vie.

 4 – SUZANNE KALA-LOBE

Chroniqueuse à la Nouvelle Expression. Polémiste de talent et d’une rare éloquence, femme de caractère et « caractérielle », dotée d’une culture et d’une intelligence peu commune. Elle confond souvent les plateaux de télévision avec sa chambre, au point de triturer ses cheveux, de les tisser en direct. Regarde très rarement en face ses interlocuteurs quand ceux-ci parlent, elle donne l’impression de ne pas s’intéresser à ce qu’ils disent, on est presque toujours étonné après qu’elle leur réponde avec à-propos. Elle est régulièrement la seule de son avis, peut être est-ce aussi par certains côtés un gage d’authenticité, de sagacité, d’élévation que cette réflexion qui dérange sans cesse.

En tout cas, elle est tellement juste dans ces observations que ses contradicteurs, pétris d’idées reçues à la camerounaise, s’y prennent toujours à plusieurs pour l’acculer (avis aux esprits tortus : le mot est bien acculer), l’étouffer, la contrecarrer. Il ne reste plus qu’à espérer que cette réactivité mâle, cette pseudo-solidarité ne cachent pas (on y arrive enfin) des arrières- pensées sexuelles : quand plusieurs hommes s’en prennent à une femme seule ou isolée, il faut généralement y voir des choses que la morale reprouve.

 3 – PAULINE BIYONG

Enseignante à l’école des droits de l’Homme de l’Université catholique d’Afrique centrale où elle donne des cours sur le leadership, Pauline Biyong est surtout connue comme actrice majeure de la société civile. Elle sait faire preuve d’adaptation et d’opportunisme, donc de grande intelligence.

 2 – ERIC MATTHIAS OWONA NGUINI

Quand il s’exprime, l’on dirait une espèce de défilé haute couture de miss intelligence, dans une collection printanière. Il sait parler avec des mots simples en donnant l’impression d’être très technique et de mobiliser le jargon scientifique. Même si on ne le comprend pas, on se sent toujours plus intelligent quand on l’écoute.

 1 – JOSEPH ANTOINE BELL

L’ancien goal des lions indomptables est une « grande gueule » devant l’éternel. Aujourd’hui consultant au Minsep (Ministère du sport et de l’éducation physique), promotion qu’il doit autant à son bagout qu’à sa proximité avec le régime, on l’a vu rentrer avec grâce dans la peau d’un éditorialiste dans la chaîne panafricaine Africa 24, où il parle aussi bien sports, que politique ou sujets de société : si l’on ajoute la dernière publication du lion indomptable (Vu DE Ma Cage), on a l’homme le plus multidimensionnel de notre kaléidoscope.

Un aphorisme latin « verba volant, scripta manent »(Les paroles s’en vont, les écrits restent) l’exprime de manière lumineuse : nous ne sommes plus à l’époque de Socrate où quelques disciples assidus vont recueillir les plus belles trouvailles de ces beaux orateurs, tant qu’ils n’écrivent pas l’on ne retiendra d’eux que le bruit qu’ils font. Il n’est plus vrai, le proverbe camerounais qui disait : La parole d’un ancien ne tombe jamais à terre. Si elle ne tombe pas au sol, c’est parce qu’elle finit dans les oreilles sourdes de jeunes excités qui ont le tympan grillé par le vacarme des boites de nuits et les pollutions auditives dans les rues de Yaoundé.