Cameroun : le pays où toute réussite finit mal

J’ai repensé dernièrement à tantine Alberta. Longuement. Quelle tristesse ! C’est qu’elle est morte… Alors, par moments, je songe à la grande femme qu’elle fut. C’était une croyante forcenée qui avait à elle seule réalisé l’œcuménisme vers lequel tendent les grandes religions de l’humanité.

Catholique, elle n’hésitait pas à accompagner ses pratiques religieuses de rites fétichistes, elle colorait sa religiosité de mœurs animistes, faisait venir chez elle des « effusés » et autres chamans, offrait des séances de voyance chèrement payées à tous ceux qu’elle accueillait, et connaissait les pistes qui mènent au marabout le plus coté à Douala. Croix, icônes, écorces, talismans, bougies, encens faisaient bon ménage sur l’autel qu’elle avait dressé à la vierge Marie dans son salon huppé de Bonapriso. Le sentiment religieux et la superstition se partageaient harmonieusement sa personnalité, c’était une sorte de schizophrène spirituelle.

Tantine Alberta était la plus belle, et il n’y a pas à dire la plus raffinée, la plus diplômée, la plus riche, son époux le meilleur parti qu’on n’eût jamais vu dans la tribu, bref tantine était la référence la plus citée, même quand on voulait se consoler de n’avoir et de n’être rien. En effet, tantine avait beau faire, être, et avoir, elle ne parvenait pas au bonheur. Surtout qu’une maladie dite « poison lent » (comprenne qui pourra !) la décimait… Et que son bonheur consistait aussi en le bonheur de la famille, à condition qu’elle y ait concouru. Si elle en savait le prix, elle aurait fait depuis un bail l’acquisition d’une provision de bonheur pour tous ses proches. Mais « réussir », c’était réussir selon elle, les félicitations n’étaient méritées que si elle les avait dites en premier, c’était le censeur de ce qui était bon et juste pour tous, du coup elle a entraîné toute la famille dans une illusion qui perdure après sa mort : les études, la générosité, et la richesse ne sont rien, puisqu’elles ne lui ont servi à rien.

Cher ami loser…

Il y en a qui, s’étant fait de l’échec un métier, entraînent tout leur monde dans leur déroute, tant leurs vues sont étroites et définitives. Ils se posent en modèles auprès de femmes et d’enfants qui n’ont pas de modèles alternatifs. Et, parfois, ces Tarzan des foyers relativisent tout succès, toute performance, enregistrés par leurs voisins. Ils ne tarissent pas sur les misères des gens heureux, nient à la réussite toute signification autre que sociale, et vont jusqu’à susciter auprès de leur progéniture des vocations de démissionnaire. Leurs arguments sont d’une sagesse imparable :

« – Qui a réussi au point de n’avoir plus échoué après ?

  Ne mourra-t-il pas ? Tout ce qui monte, sous le soleil, est appelé à descendre.

  Nous avons chacun nos misères domestiques, il arrive des choses bizarres aux gens heureux, tenez, tel qui semble heureux a un enfant mongolien (trisomique), la femme de tel autre se fait détrousser par son va-nu-pieds de cousin qui lui sert de chauffeur ! De quel bonheur est-il question, jeune homme ?

  Nous sommes tous de la poussière et notre destin commun est d’entendre, un jour, les pas de nos ennemis trépigner de joie sur notre tombe.

  Les études ne servent à rien parce que les diplômés jusque-là n’arrivent à rien : les parchemins ne confèrent aucun droit, ce sont de simples atouts.

  L’expérience même, qui ferme tant de portes à ceux qui, grâce à leurs succès académiques, pensaient avoir accompli le plus difficile, n’est qu’un avoir. Ce qui compte, c’est l’être. Mais l’être c’est quoi, sinon en grande partie ses avoirs ?…»

C’est toute une certaine mentalité camerounaise qu’il faut décontaminer, en redisant aux uns et aux autres qu’il y en a vraiment qui sont heureux et que les misères personnelles ou familiales de ceux qui peignent tout en noir sont loin d’être partagées par l’humanité tout entière.

Les caractères camerounais

On vit des amours, on exerce des professions, on jouit des richesses, on a des choses en lesquelles on n’est pas légitime. C’est au moment de les perdre que l’on se rend compte que la possession ou la jouissance de ces dernières n’étaient ni légitimes ni liées à un mérite intrinsèque. Qu’elles tenaient moins en des causes objectives qu’en l’intervention de mains plus ou moins invisibles : rebondir, passer à autre chose, se reconvertir avec succès, ce que les scientifiques appellent la reproductibilité, se révèlent mission impossible.
Tout semble tenir du hasard et de la chance, ce que les croyants appellent la providence, le bon Dieu quoi ! La reconnaissance du talent en tout cas tient elle aussi de cette chance ou de ce hasard. Qui a qualité pour déterminer ce talent ? Soi-même ? Absurde ! Ou bien ceux qui avant nous ont échoué, ont fait carrière dans la médiocrité et se parent d’attributs qu’ils n’ont jamais eus ? Improbable ! Dites-nous, professeur, quand tous les jeux sont truqués, quand les repères sont absents et les valeurs foulées au pied, sur quelles bases va-t-on construire une société du mérite ?

Ici, la pauvreté est un patrimoine protégé, une culture qui se transmet comme un héritage, et le malheur est un art, tout un art de vivre, en singeant les plantes et les animaux. C’est clair, on ne vit pas l’âge d’or de l’héroïsme politique, du génie littéraire et artistique, de la pensée flamboyante, de la science avec ou « sans conscience », c’est à peine si au Cameroun l’on vit, on voit passer la vie, le monde se fait et se défait sous nos yeux, nous ne faisons que l’accompagner de notre présence.

Tantine Alberta est morte, tout le monde en parle maintenant comme d’une femme qui avait « réussi ». Elle est morte : bordel ça n’est pas être bien grand seigneur que de lui accorder cette reconnaissance posthume ! Elle avait beaucoup de mérite, beaucoup de valeur, mais a souvent manqué de réussite. Le nouveau boss, c’est tonton Marco, il résout tous les problèmes de la tribu depuis Paris à coup de western union bruyants, mais ne manque jamais de se faire insulter, chahuter, par ceux qui trouvent que tantine Alberta est, finalement, la seule qui ait jamais « réussi ».

A-t-on réussi quand la masse de nécessiteux qu’on a aidés s’est accrue, jour après jour, jusqu’à son ultime heure ? Ceux qui réussissent sont des étoiles pour leur entourage, ils entrainent tous ceux qui sont dans leur sillage vers la lumière, ils ne les maintiennent pas dans la dépendance : tant que les juges de la réussite seront les destinataires de cette réussite, la notion même de réussite sera galvaudée… Le plus riche sera celui qui dépense le plus, celui qui dépense le plus le plus heureux, le plus heureux celui qu’on aura décrété tel, avec nos petits yeux de fins connaisseurs du bonheur.