
Les tomates, les choux et le njama-njama vendus à Mfoundi, Mokolo ou Sandaga poussent sur de petites parcelles périurbaines arrosées à la motopompe ou au seau. Ces exploitations, qui approvisionnent aussi le Tchad, le Gabon ou la Centrafrique, manquent d’eau en saison sèche et restent à l’écart des programmes publics d’irrigation.
Avant le lever du jour, les marchés Mfoundi et Mokolo à Yaoundé, ou Sandaga à Douala, reçoivent les tomates, les choux, les poireaux, les piments et la morelle noire (njama-njama) que les deux villes consommeront dans la journée. Une bonne part vient des bas-fonds et des parcelles de la périphérie, travaillés avec un équipement sommaire, le reste des bassins de Santa, Foumbot, des Bamboutos, de Dschang et de la Lékié. Les commerçants qui approvisionnent Yaoundé se fournissent dans un rayon de 15 à 150 kilomètres [1].
Ces exploitations reculent devant l’urbanisation et subissent tour à tour la sécheresse et les inondations. Elles mériteraient d’être traitées comme une infrastructure alimentaire à part entière, avec un foncier protégé, un accès à l’eau et des techniciens formés pour entretenir les équipements.
Des maraîchers qui arrosent par leurs propres moyens
Le Cameroun a produit environ 1,28 million de tonnes de tomates en 2024 [2]. La plupart des légumes vendus en ville sont cultivés par de petits producteurs qui assurent eux-mêmes l’arrosage. Dans les bas-fonds de Yaoundé, 56 % des maraîchers puisent dans les rivières et 44 % dans des puits peu profonds [3]. À Santa et Babadjou, 38 % n’irriguent pas du tout et les autres dépendent surtout des cours d’eau [4]. Sur le versant sud des Bamboutos, des chercheurs ont recensé 226 systèmes d’irrigation montés par les producteurs pendant la saison 2022-2023. La moitié fonctionne par gravité, 34,5 % avec des motopompes à carburant et moins de 1 % à l’énergie solaire. Les exploitants y citent le manque d’eau entre mi-janvier et mi-mars comme leur principale difficulté [5].
Cette contrainte s’aggrave. Dans l’Ouest, qui fournit l’essentiel de ces légumes, les pluies de saison sèche ont reculé de 20 à 28 % entre 1950 et 2019 [6]. En janvier et février, quand les rivières sont au plus bas, les arrivages diminuent sur les marchés urbains, et une parcelle sans eau d’irrigation fiable attend le retour des pluies.
Une partie de l’approvisionnement de la CEMAC
Le Cameroun passe pour le grenier de la CEMAC. Entre 2019 et 2023, le Tchad, son premier client dans la zone, lui a acheté près de 1,25 million de tonnes de marchandises [7]. Ces volumes couvrent tous les produits, mais les vivres y tiennent une place réelle : tomates, fruits, arachides, oignons et plantains partent vers le Gabon et la Guinée équatoriale [8], et les tomates de Foumbot se vendent jusqu’en Centrafrique [9].
Une grande partie de cette demande ne passe pas par les filières d’exportation organisées. Elle se règle sur les marchés de Douala et de Yaoundé, où des acheteurs chargent des camions pour le Tchad et la Centrafrique, pays enclavés, mais aussi pour le Gabon et la Guinée équatoriale. Ils y achètent les mêmes produits, venus des mêmes parcelles, que les ménages camerounais. Quand une vallée maraîchère manque d’eau, la baisse de l’offre se répercute sur les deux métropoles, puis au-delà des frontières.
La qualité de l’eau, un enjeu sanitaire
Faute d’eau propre, les producteurs utilisent celle qu’ils ont sous la main. À Nkolbisson, en périphérie de Yaoundé, l’eau d’irrigation contenait du cadmium, du nickel et du chrome au-delà des seuils de la FAO, et la plupart des métaux lourds mesurés dans la laitue et la corète dépassaient les normes alimentaires [10]. Dans le bassin versant de la Méfou, tous les échantillons d’eau de surface analysés contenaient du diuron et de l’atrazine, deux herbicides [11].
Le réseau public lui-même reste partiel : la Camwater desservait 43 % de Yaoundé en 2025 [12] et 40,53 % de Douala en mars 2026 [13]. En périphérie, le même puits sert souvent à boire, à cuisiner et à arroser. Une étude menée en 2013 sur 150 puits de deux quartiers de Douala relevait dans chacun des taux de coliformes fécaux supérieurs aux limites de l’OMS, et la moitié des ménages y lavaient leurs légumes [14].
Les petits producteurs, oubliés des politiques d’irrigation
Les exportateurs montrent ce que permet la maîtrise de l’eau. Les bananeraies, irriguées en saison sèche, ont signé en janvier 2026 leur meilleur mois de janvier depuis seize ans [15] et terminé le premier semestre en hausse de 17,6 % [16]. Les financements publics suivent la même pente. En juillet 2026, la Banque africaine de développement a approuvé un prêt de 81,2 millions d’euros pour trois barrages collinaires et 618 hectares irrigués dans le Nord, première phase d’un programme qui prévoit ensuite de grands barrages [17].
Les maraîchers qui approvisionnent les villes et les marchés de la CEMAC ne profitent presque pas de ce soutien. Ils achètent leurs pompes, paient leur carburant et fabriquent leurs asperseurs. Leur place dans la chaîne alimentaire justifierait un accès à l’eau, à l’équipement, au crédit et au conseil technique comparable à celui des exportateurs.
Le goutte-à-goutte et la fertigation, à la portée des petites parcelles
Des techniques éprouvées permettent de produire davantage avec moins d’eau. La fertigation consiste à apporter les engrais solubles par le réseau d’irrigation, le plus souvent en goutte-à-goutte, en petites doses fréquentes au pied des plants [18]. Sur une petite surface, un injecteur venturi bon marché suffit. L’efficience des engrais atteint alors 80 à 90 % ; celle de l’azote, de 30 à 50 % en épandage, monte à environ 95 % [19]. Au Kenya, un goutte-à-goutte à bas coût a donné 2,8 fois plus de tomates que l’arrosage manuel avec 45 % de l’eau ; au Soudan, il a réduit de 60 % la consommation d’eau et relevé de 40 % le rendement de l’oignon [20]. Au Cameroun, le MINADER estime qu’une saison sèche bien conduite donne 200 à 500 kg de tomates pour 100 m², contre 100 à 250 kg en saison des pluies [21].
Ces systèmes demandent une eau filtrée, car le sable, les algues et les sels bouchent les goutteurs, ainsi que des engrais entièrement solubles et des producteurs formés à l’entretien.
La réussite tient à des détails de conception comme la filtration, le dimensionnement du réseau et la formation des producteurs, détaillés dans cette analyse des erreurs qui font échouer les petits périmètres en goutte à goutte publiée par JOGOO Agriculture.
Cinq mesures pour les ceintures maraîchères
Les pouvoirs publics, municipaux comme nationaux, devraient intégrer le maraîchage périurbain à la politique alimentaire de Douala et de Yaoundé. Cinq mesures y contribueraient :
- Sécuriser le foncier en inscrivant les bas-fonds productifs et les parcelles périurbaines dans les plans d’urbanisme, pour que les producteurs puissent investir sans risque d’éviction.
- Financer l’irrigation de proximité : forages partagés, réseaux gravitaires dans les hautes terres, petits réservoirs, pompes solaires là où le carburant coûte cher, kits de goutte-à-goutte accessibles.
- Former des techniciens en irrigation et en fertigation capables d’installer et de réparer les équipements près des exploitations.
- Contrôler la qualité de l’eau d’irrigation, protéger les bassins versants et empêcher les eaux usées non traitées d’atteindre les parcelles.
- Suivre les flux, en mesurant régulièrement ce que chaque bassin envoie vers les villes et vers la sous-région, afin d’anticiper les pénuries.
Les bailleurs savent financer des barrages dans le Nord. Il leur reste à étendre cet effort aux vallées maraîchères dont dépendent, chaque saison sèche, les étals de Douala, de Yaoundé et des capitales voisines.
Royking Niba est relecteur éditorial chez JOGOO Agriculture, qui publie des contenus destinés aux agriculteurs et porteurs de projets agricoles africains. Issu d’une famille d’agriculteurs, il exerce par ailleurs dans le marketing digital.
Sources
- Mfewou A., Engwali F.D., Nchoutnji I. (2016). Approvisionnement maraîcher en Afrique : une activité de débrouillardise dans la ville de Yaoundé. Revue Agriculture 12:12-18.
- Our World in Data, d’après FAOSTAT. Tomato production, Cameroon.
- Nana A.S. et al. (2022). Health risks and urban lowland vegetable farming in Yaoundé. Agriculture 12(2):230. doi.org/10.3390/agriculture12020230
- Awazi N.P. (2022). Irrigation as an adaptive measure to climate change induced water insecurity, Northwest and West Regions of Cameroon. Frontiers in Water. doi.org/10.3389/frwa.2022.902438
- Tsague Mouafo S. et al. (2025). Small-scale irrigation in the highlands of Western Cameroon: southern slope of the Bamboutos Mountains. [DOI à obtenir]
- Ebodé V.B. (2022). Analysis of rainfall trends in Cameroon, 1950 to 2019. Atmosphere 13(11):1769. doi.org/10.3390/atmos13111769
- Investir au Cameroun (27 août 2024). Échanges intra-Cemac : le Cameroun affiche un excédent commercial de 519 milliards de FCFA entre 2019 et 2023 (données INS).
- EcoMatin (2020, mis à jour en 2024). Le Cameroun incontournable dans les échanges commerciaux de la CEMAC.
- Nkuh A.A. et al. (2023). Pesticide usage in pest management by vegetable producers in the Foumbot production basin. American Journal of Agriculture.
- Mfopou Mewouo Y.C. et al. (2024). Evidence of heavy metals in soil, irrigation water and vegetables in peri-urban Yaoundé. Scientific African. [DOI à obtenir]
- Branchet P. et al. (2018). Pesticides in the surface waters of the Mefou watershed, Yaoundé. Environmental Science and Pollution Research. doi.org/10.1007/s11356-018-1798-4
- Cameroon Tribune (21 juillet 2025). Couverture du réseau Camwater à Yaoundé et programme des 200 000 branchements.
- EcoMatin (mars 2026). Douala : un projet de 234 milliards FCFA pour moderniser le réseau d’eau potable.
- Akoachere J.F.T.K. et al. (2013). Public health implications of contamination of dug wells in Douala. BMC Public Health 13:692.
- EcoMatin (mars 2026). Cameroun : les exportations de bananes atteignent un record de 27 674 tonnes en janvier.
- Investir au Cameroun (31 juillet 2026). Bananes : les exportations du Cameroun culminent à 122 001 tonnes au premier semestre 2026.
- Business in Cameroon (16 juillet 2026). AfDB approves $94 million to expand irrigation in northern Cameroon.
- International Fertilizer Association (2021). Fertigation: a nutrient- and water-efficient precision agriculture tool.
- Tamil Nadu Agricultural University, TNAU Agritech Portal. Fertigation.
- IAEA Bulletin (mars 2015). Bountiful crop with every drop.
- MINADER/PARPAC (2025). Fiche technique : production et post-production de la tomate.





