Cameroun : idées accessoires et « héros dérisoires »


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Dans une tribune rare qui se partage dans les réseaux sociaux, l’intellectuel camerounais Achille Mbembé donne ce qui apparaitra peut-être a posteriori comme l’un des coups de grâce portés au régime moribond de Yaoundé. Lequel régime a par ailleurs depuis des années établi son aptitude à vivre de manière permanente en état de mort imminente.

Si, biologiquement, tout indique que le « Renouveau » tire à sa fin, rien ne laisse présager qu’il ne se régénèrera pas intellectuellement aussitôt déchu, tant est frappante l’insignifiance des passions camerounaises : le football ou la juste répartition de postes entre tribus francophone et anglophone notamment.

La marque des grands esprits est de dire les choses au moment le plus opportun. Nul ne sait ce moment, mais sa parole est toujours opportune quand même Mbembé n’initie rien. Il emprunte un chemin qu’arpente depuis des années, dans le bruit et la folie furieuse, son admirateur et meilleur ennemi public, l’auteur de Ecrire sans la France, Patrice Nganang. Ce chemin consiste dans la légitimation de tout combat susceptible de nuire à la France et à celui qui serait son représentant à Yaoundé, Paul Biya.

La France est tourmentée par ses propres démons, la peur de sa décadence, le questionnement sur son identité, ses institutions, le discrédit de la parole publique, etc. Puisqu’elle fait face à ses propres incertitudes, on veut tenir le pari que c’est le moment de la reddition des comptes. C’est parier sur les faiblesses supposées de l’autre plutôt que sur ses propres forces. C’est donc spéculer que de tout miser sur le sentiment antifrançais, l’une des cordes populistes les plus mobilisatrices de l’arc africain : au point que toute la colonne vertébrale du panafricanisme contemporain est moins une réunion impossible des Etats africains qu’un rejet quasi-unanime de l’hégémonie de la France.

Y avait-il une bonne et une mauvaise colonisation ?

On ne tue pas un dieu pour en dresser à la place un monument le rappelant, encore moins pour lui substituer un nouveau dieu. La croyance romantique selon laquelle ce serait mieux avec les Chinois, les Russes, les Kazakhs ou les Sud-Africains est une idée à l’eau de rose. On ne se retire pas de la tutelle française pour se soumettre aux « radars de l’opinion africaine et internationale ».

Même dans l’hypothèse de son affaiblissement durable, il faudra des siècles pour faire perdre à la France ce que tant de siècles lui ont fait gagner de prestige, de valeurs et de présence. La France reste une grande puissance avec laquelle l’Afrique et en particulier le Cameroun, en leader régional plutôt qu’en onaniste solitaire, va coopérer. La tribune d’Achille Mbembé relève d’une tentative de réécriture plutôt que d’interprétation stricte de l’histoire, d’hypotextualisation tardive, ou pour dire les choses de manière plus branchée, Mbembé entame une carrière dans la suggestion de faits alternatifs. Mbembé écrit pour le public camerounais l’histoire potentielle du Cameroun, celle qu’ils ont toujours rêvé avoir, quand sous les ovations et les plussoiements il édicte :

Ruben Um Nyobe n’aurait jamais été assassiné sous la colonisation britannique. Comme Nkrumah, Jomo Kenyatta et bien d’autres, il aurait sans doute été mis en prison. Mais il aurait été effectivement libéré au cas où son parti venait à triompher lors d’élections qui, sous la colonisation britannique, étaient relativement libres.

Cette tendance à la contrefactualisation de l’histoire s’ancre dans les usages ; c’est une tendance littérairement féconde, comme en atteste l’émergence d’utopies ou d’uchronies africaines, je pense au roman de l’aîné et confrère Abdourahman Waberi ou à l’effort réflexif de Felwine Sarr.

Malheureusement chaque fois que l’on parle de Ruben Um Nyobé au Cameroun, ce n’est jamais de manière sereine et contradictoire, il s’agit toujours moins d’histoire que de littérature et politique, non moins valeureuses mais très manipulatrices en l’occurrence. L’assassinat le 13 septembre 1958 de Ruben Um Nyobé intervient dans un contexte de lutte entre rivaux politiques plutôt que de seule lutte pour l’indépendance. Il serait plus juste de considérer Um Nyobé comme l’un des artisans les plus emblématiques de l’indépendance, sans plus. Il s’est certes battu pour notre indépendance qu’il n’a finalement jamais vue, mais il n’en est pas le seul martyr. Il faut peut-être relever sans ironie que Um Nyobé lui-même n’a jamais réalisé l’unité nationale de son temps et son audience au Nord n’était pas supérieure à celle des ressortissants “nordistes” comme Ahidjo. Engelbert Mveng le relate dans son Histoire du Cameroun, Vol.1 (1964).

Il convient aussi de revisiter Cette Afrique-là de Jean Ikelle-Matiba. Publié en 1963 et réédité en 1997, ce roman permet d’avoir d’une part une perception plus nuancée des différentes colonisations qui ont été des moments de criminalité massive et d’autre part de comprendre l’attitude qui a été celle de notre peuple depuis toujours. Ce n’est pas la France ou le français qui divisent les Camerounais. C’est l’obsession que tout nous est dû parce que nous avons été exploités et vaincus. La présomption de chances ratées par la faute de l’autre fait partie de ces idées fétiches qui paralysent notre pensée jusque dans les avancées que nous ne devons qu’à nous-mêmes: l’unification du Cameroun. Le Cameroun a toujours été traversé par plusieurs courants identitaires, aussi cette prime de Mbembé aux revendications excessives et particularistes, quand on veut penser, sinon global, au moins national, est-elle une incohérence qui n’est permise qu’aux plus savants.

Quand la France était le moindre de deux maux

La dégermanisation du Cameroun qui nous a couté tant de pendus (Douala Manga Bell, Martin Paul Samba, et ceteri) s’est faite au profit de la France. L’Allemagne qui revient souvent dans le débat public camerounais, l’Allemagne dont la langue est apprise aux jeunes Camerounais ignorants de leurs propres langues, cette Allemagne-là au temps duquel le Swahili était une langue territoriale du Cameroun et l’anglais était tout simplement INTERDIT, cette Allemagne a été chassée, vaincue, avec la France, faisant passer le Cameroun d’un statut de territoire sous mandat germanique à territoire sous co-tutelle francobritannique.

Mbembé le sait, alors peut-être convient-il de s’adresser en priorité aux moins éclairés de ses lecteurs, aux ouailles et autres porteurs d’eau (à son moulin) qui sous des pseudonymes les plus divers insultent quiconque ose penser autrement que leur champion, quiconque raisonne en ne sanctifiant pas la cause d’une minorité radicalisée. Nkrumah a certes été mis en prison, mais il n’est pas resté vivant en raison d’un trop grand respect de sa vie à laquelle on a essayé d’attenter brutalement à deux reprises au moins : factuel.

Le plus grand empire colonial aujourd’hui reste selon l’ONU la puissance britannique (plus de 11 territoires encore administrés aujourd’hui : de Gibraltar aux Iles Caïman) qui du reste a eu sa part dans le destin du Cameroun et dans les convulsions actuelles. Bamenda n’est ni un eldorado ni un espoir tué par le méchant francophone. Le Cameroun s’est construit à plusieurs mains et plus de mains encore s’y joindront pour mettre le feu.

Les Camerounais ont choisi de continuer le combat que s’étaient livré sur leurs terres les puissances coloniales. Dans les années à venir, les enjeux linguistiques ne seront plus uniquement le français et l’anglais, mais aussi l’allemand et le mandarin : l’engrais de cette efflorescence sera nos langues nationales mortes de notre belle indifférence. Mbembé théorise les intuitions populaires, joue avec l’indigestion coloniale et les lignes de fracture artificielles, de manière méthodique et avec brio il les met sous format papier, oubliant de s’adonner plus avant à cette critique commencée de la raison nègre qui finalement parait n’avoir été faite que pour donner son pendant tropical à d’autres critiques de la raison.

Le Cameroun est une addition de minorités ethniques ou linguistiques. Les Pygmées s’estiment une minorité, les anglophones aussi, les Bamilékés, les Sawa, les Babouté, chaque Camerounais est une minorité légitime. Mais ce ne sont pas ces identités parcellaires qui fondent le pacte républicain. On est Camerounais d’abord et Pygmée, francophone, anglophone, accessoirement. Il n’est pas question de faire émerger le sentiment ethnique comme logique de réparation des erreurs de cinquante ans d’errements dont nous sommes tous comptables à des degrés divers. La balkanisation du Cameroun ne ferait que déplacer les problèmes sans les régler, réfléchir sur la forme de l’Etat en fonction des injustices subies par un régime qui tue ses fils sans distinction, c’est comme ouvrir une boite de pandore.

Ceux qui piétinent le drapeau camerounais, se cachent sous des masques pseudonymiques parce qu’ils ont honte de ce qu’ils sont, de ce qu’ils défendent, ou de ce qu’ils disent, ne vont pas entraîner la masse dans un combat qu’ils peinent à assumer et dont ils sont si peu convaincus, un combat dont les leaders qui ont tribune ouverte partout, écrivent et pensent si haut, se contentent du maquis, du cafouillage des réseaux sociaux, et de la complaisance de quelques penseurs pour nous détourner du seul vrai combat qui vaille : le Cameroun.

Éric Essono Tsimi
Ecrivain
University of Virginia

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