Cameroun : Eric Martial Tella s’inquiète du silence des guides spirituels


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Eric Martial Tella
Eric Martial Tella

Eric Martial Tella, chrétien et chercheur, tire la sonnette d’alarme pour ce qu’il appelle « Le silence coupable de l’Eglise ». Il explique à Afrik.com les contours de cette assertion.

Afrik.com : Pourquoi parlez-vous tant du « silence coupable de l’Eglise au Cameroun ?

Eric Martial Tella : Voici bientôt une décennie que notre pays le Cameroun passe à travers plusieurs situations qui ont contribué à créer un climat social très tendu, le plus récent est l’évènement de Sangmélima, ces jours. Certains ont fini par se poser la question de savoir face à la démission de l’Etat via nos gouvernants, la quasi-inexistence d’une « vraie » et solide société civile et surtout nos guides spirituels qui sont dans les « Eglises » et mosquées présentes au Cameroun depuis 1952, ce qu’il faut faire ?

Ainsi face à l’injustice ambiante, face à la crise de conscience des populations, face aux détournements croissants des deniers publics, face à la montée du tribalisme, des attaques des groupes terroristes et entre le 9-10 octobre 2019 la grande violence dans la ville de Sangmélima, comment « l’Eglise » et les mosquées peuvent-elles garder le silence ? Même touchée dans son orgueil elle n’a pas pu crier très fort ? Sinon quelques-uns : cas récent de décès de Mgr Jean-Marie Benoit Balla, le 31 mai 2017, dans les circonstances non encore élucidées ; des « Eglises » incendiées dans le Nord-Ouest et Sud-Ouest ; des pasteurs, prêtres et religieux assassinés. A quand la fin de votre silence ?

Afrik.com : Et selon vous comment parvenir à une justice sociale ?

Eric Martial Tella : D’après John Rawls, il y a deux grandes façons de réfléchir à la justice sociale. La première est issue de la philosophie politique. Ici, elle consiste à traiter la notion de justice indépendamment de la réalité sociale, c’est-à-dire avec des principes abstraits. L’idée qui sous-tend ces démarches est qu’il est possible de trouver des principes universels de justice sociale. La seconde est plus empirique, davantage inspirée de la sociologie.

Alors pourquoi l’existence d’une justice sociale semble être un rêve pour la jeune génération dans notre pays ? Presque tout le monde est d’accord sur le fait que la redistribution des richesses est inégale dans le pays, ceci a agrandi le fossé qui existait un peu dans les années 70 pour que l’on arrive aux cris et pleurs de toute une génération dite « de sacrifiée », pourquoi cela ? Où est cette justice sociale tant prônée par le pouvoir en place que par nos « Eglises » ?

D’après André Talbot, l’Eglise, dans l’engagement social, doit prendre ses responsabilités et crier chaque fois qu’il y a une injustice. Autrement, son silence risque de provoquer des malaises qui seront presque incontrôlables par la suite.

Ainsi, selon le texte de l’évangile de Jean, Jésus se présente comme le berger qui prend soin du peuple, de tout le peuple. « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10,10). S’ils demeurent fidèles à cette parole, les chrétiens ne peuvent se situer dans le monde sous le signe de l’aigreur, du mépris, de la condamnation sans appel. Au contraire, le « berger » se présente comme celui qui se dessaisit de sa propre vie (Jn 10,11 ; 15,13).

Usant d’une autre figure, selon le même évangile, Jésus déclare : « Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance » (Jn 12,24). Il devient alors clair que celle ou celui qui se reconnaît disciple de Jésus, qui s’efforce de marcher à sa suite, va inscrire son existence selon cette logique d’un don aimant, de la réponse à un appel qui peut aller jusqu’à l’extrême.

Afrik.com : Votre point de vue sur l’engagement des chrétiens d’une part et des leaders religieux d’autre part ?

Eric Martial Tella : Certes, la vie de l’Eglise suscite l’engagement singulier et active les consciences humaines, mais elle ne se réduit pas à une agrégation d’implications individuelles. La communauté chrétienne assume sa mission de « ferment », de « lumière » pour le monde – si l’on évoque d’autres métaphores évangéliques – dans la mesure où elle sollicite des témoignages organisés. Les chrétiens doivent agir, ils doivent crier face à l’injustice et être prêt au sacrifice suprême pour cela, sinon à quoi cela servent-ils nos nombreux sermons et homélies de chaque dimanche sur la justice sociale si ce n’est que pour nos chapelles ?

Nous avons constaté que ce sont ces mêmes chrétiens qui sont les premiers à crier sur leurs frères quand ces derniers ont le courage de dénoncer malheureusement. Même si au Cameroun, en ce jour, un seul évêque est passé derrière les barreaux et condamné, les autres affaires concernant les dignitaires de l’Eglise catholique et autres Eglises chrétiennes se soldent par un désistement ou un silence total, même s’il y a des cas d’intimidations de temps en temps : cas du Père Lado Ludovic S.j., de l’Archevêque de Douala Mgr Kleda Samuel, etc.

« Que voulez-vous que je vous dise ? Si quelqu’un est accusé de quelque chose, il faut fournir des clarifications avant de trancher sur la question en sa faveur. Un peu comme pour dire que, lorsqu’on suspend un procès, il n’est pas exclu que les mêmes causes produisent les mêmes effets et que la situation puisse recommencer plus tard ». Ainsi s’exprime Mgr Cornelius Fontem Esua, archevêque de Bamenda. C’était le 25 septembre 2017 après que le tribunal de première instance de Bamenda ait décidé de l’arrêt des poursuites contre trois évêques et un prêtre de ce diocèse. La citation à comparaître avait été servie aux évêques par Me Achu Julius, avocat réputé proche du pouvoir et qui défendait un consortium de parents d’élèves. Parmi ces parents, des officiers de l’armée, voir même des chrétiens. Voilà l’exemple de sacrifice que les vrais chrétiens sont prêts à faire pour la « plus grande gloire de Dieu », aller devant cette justice et crier haut et fort.

Combien de nos pasteurs ont-ils déjà refusé d’aller dire des messes de bénédictions chez ces « chrétiens » donnant subitement tout à l’église sans qu’on puisse se poser la question de leurs provenances ? Oui ayons le courage de décrier cela.

Afrik.com : Comment l’Etat qui contrôle tous les pouvoirs veut-il subitement contrôler le « pouvoir spirituel » ?

Eric Martial Tella : Le Père Lado Ludovic, le 21 novembre 2011, dans une lettre ouverte aux évêques du Cameroun, décriait déjà cela en ces termes : « Et comme si cela ne suffisait pas, vous voilà au lendemain des résultats dans les couloirs du palais pour célébrer la victoire ; la victoire d’un système injuste sur la soif de justice du peuple camerounais. Mais la cerise sur le gâteau aura été la célébration œcuménique à la cathédrale de Yaoundé, au lendemain de la prestation de serment. Dans une liturgie fabriquée de toutes pièces, on a vu la crème de la hiérarchie catholique introniser le prince. On se croirait au moyen âge où les évêques intronisaient les rois. Messeigneurs, depuis quand êtes-vous aumôniers de la présidence de la République du Cameroun ? Et à supposer que vous l’étiez, la neutralité politique de l’Eglise aurait demandé un minimum de réserve et de discrétion dans un contexte comme le nôtre où les Camerounais sont divisés sur la légitimité de la victoire de votre « protégé ». Oui, voilà avoir du courage, voilà avoir la force de crier dans le désert, crier sur Yaoundé ! Le Père Lado Ludovic a eu ce courage à un moment où tous les chrétiens professaient leur foi dans leur chambre, il y est allé au prix de beaucoup de sacrifice ; la suite, nous la connaissons avec la fameuse lettre de Mgr Tonye Victor, encore un « prince » gâté de l’Eglise, qui va publiquement s’attaquer à son digne fils et vice-doyen de la Faculté de Sciences Sociales de l’Université Catholique.

Il est donc clair que l’église est une des institutions ayant participé à la situation actuelle de notre pays. Vers qui iront donc crier les pauvres si même devant l’Eglise catholique, ils sont reniés par l’Evêque ? (Cas des militants ayant manifesté devant la Cathédrale de Yaoundé), oui ils ont été jetés aux bras de l’oppresseur. Non et non, l’église actuelle est loin de l’époque de Mgr Albert Ndongmo qui (… ) réussit par un étrange tour de passe dont lui seul avait le secret à « cacher » Ernest Ouandié dans l’enceinte de l’évêché de Nkongsamba… Dès cet instant, le mauvais sort va s’abattre sur tout le périmètre de l’évêché ». Oui mes Pères, mes pasteurs, les anciens etc. avez-vous le courage, un dimanche, de crier haut et fort que le pays va mal ? Ou vous ne ressentez pas cela ? Jusqu’à quand pensez-vous vous contenter de nos quêtes et offrandes ; de célébrer des messes de requiem pour les « grands » de ce pays à coup de millions ?

Afrik.com : Un mot l’endroit des guides spirituels…

Eric Martial Tella : Un pauvre crie et le Seigneur entend. Le prophète Isaïe vous interpelle Ésaïe 1 :17 « Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, Protégez l’opprimé ; Faites droit à l’orphelin, Défendez la veuve ». Oui, il vous faut agir. Romains 12 :15-18 « Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent ; pleurez avec ceux qui pleurent. Ayez les mêmes sentiments les uns envers les autres. N’aspirez pas à ce qui est élevé, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. Ne soyez point sages à vos propres yeux. Ne rendez à personne le mal pour le mal. Recherchez ce qui est bien devant tous les hommes ».

Oui recherchez ce qui est bien, criez chaque dimanche que cela ne va pas au NOSO (régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest), ne dites pas seulement les messes mais agissez, marchez pour les Camerounais qu’on tue, marchez pour nos écoles qu’on brûle, marchez pour nos enseignants qu’on tue, marchez pour vos confrères qui sont assassinés dans cette crise. Qu’attendez-vous mes Pères ? Chers pasteurs ? Quand tout le NOSO sera vide parce que nous serons tous morts, qui assistera à vos Offices religieux ? Qui ira encore dans nos hôpitaux brûlés, détruits, qui fera encore les dons et offrandes ?

Vous attendez qu’on tombe tous pour que vous marchiez, mes Pères, pour la paix ? Vous êtes « apolitiques » quand ils veulent ? Mais quand ils ne veulent pas, ils vous traînent dans les « folklores » de prières œcuméniques pour la « Paix » au NOSO. Vous êtes aussi coupables de tout ce qui nous arrive actuellement, allez faire des jours avec vos confrères là-bas et revenez nous dire s’il ne faut pas agir.

Oui prônons la réconciliation mais dénonçons d’abord, ensuite agissons. Les Camerounais aiment vivre ensemble, ils s’aiment mais ne veulent plus mourir pour rien à cause de l’injustice sociale.

Que Dieu revienne au Cameroun et touche nos cœurs.
Psaumes 82 : 3 « Rendez justice au faible et à l’orphelin, Faites droit au malheureux et au pauvre, »

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