Cameroun : Effa en quête d’une vérité ancienne

Gaston-Paul Effa est un jeune romancier d’origine camerounaise : arrivé en France à seize ans, il y a terminé ses études, et il enseigne désormais la philosophie en Lorraine.

Le fait qu’il soit devenu philosophe n’est pas sans importance pour son style, où l’imagination profuse du romancier, qui guide ses personnages à travers une intrigue complexe, se marie à la quête de vérité et de cohérence du philosophe, qui doit rendre raison de l’existence, de son sens et de son sel à la fois.

Le monde où nous fait entrer son troisième roman,  » Le Cri que tu pousses ne réveillera personne « , n’est pas un monde enchanteur, au contraire : la brutalité et la violence du monde et des hommes y sont impitoyablement dépeintes. Peu de romans sont parvenus à une telle force dans la description des prisons misérables et sales, de l’arbitraire de régimes où l’autorité est à elle-même sa propre légitimité. Peu de romans ont su nous mettre crûment en face de l’absurdité de la maladie, de la contagion, de la faim, qui frappe et dévaste une communauté humaine qui en vient à se croire maudite. Mais il n’y a pas de noirceur, ni de pathos, dans le style juste et précis de Gaston-Paul Effa : on y admire au contraire une économie de moyens rhétoriques qui donne plus de portée encore à sa richesse symbolique.

Car le monde mythique  » des hommes intègres  » où il nous fait rentrer de plein pied est aussi un monde enchanté. Un monde où la présence de la nature, de la terre, de la faune, de l’animalité humaine aussi, donne à chaque moment et à chaque acte une multitude d’échos sensibles. L’homme y marche à travers une forêt de symboles qui lui font signe à chaque instant vers autre chose, le passé, d’abord, l’avenir aussi, et ce qui se passe ailleurs.

L’élégance de la langue, transposant l’évidence de l’émotion, coupe à maintes reprises le souffle du lecteur :  » La nuit africaine est émouvante, éparpillée. C’est une nuit ajourée de ténèbres vertes… Je vois l’ombre rouge d’une pomme, qui dit la réalité du monde enclose en sa peau. A l’image de la courbe du ciel, ce fruit est un chantre muet. Lorsque l’homme le coupe en son centre, il découvre son image : quatre membres et une tête unis. Au coeur secret de la pomme s’épanouit l’étoile du monde et le murmure des origines lui est rendu perceptible…  »

Le vieux chef Makaya ne pourra transmettre à personne la sagesse et le sac totémique, et il faudra au jeune Doumé faire tout le chemin lui-même, de l’attention aux autres et de la connaissance de la nature, de la souffrance aussi et de l’isolement, pour que le sort, c’est-à-dire la nécessité, le fasse dépositaire de ce legs. « Les paroles de la terre, les secrets du lieu, la boue alliée à la fiente d’oiseau était susceptible de les livrer. Espoir, croyance en un monde parallèle, auxquels l’esprit de calcul n’avait point de part, qui l’avaient fait observer, ausculter la terre et ses mystères. Sur elle, en elle, avait dû s’inscrire ce qui l’avait constitué comme témoin des origines…  » C’est à cette attention exacte aux sagesses de ses origines que Gaston-Paul Effa remplit le tour de force de plier la langue française, qui apprend avec lui à dire l’enchantement du monde. Le défi était considérable : la réussite est à sa mesure.

Commander le livre, coll Continents Noirs, Gallimard, 2000.