
L’Assemblée nationale francaise a adopté, dans la nuit du 3 au 4 juin, la proposition de loi visant à réduire les contaminations au cadmium dans l’alimentation. Pour les partisans d’un durcissement rapide des seuils dans les engrais phosphatés, c’est une première victoire. Mais le dossier reste ouvert, et derrière l’enjeu sanitaire se joue une bataille industrielle aux ramifications diplomatiques, où le phosphate marocain, central dans l’approvisionnement français et régulièrement pointé pour sa teneur en cadmium, occupe une place de premier plan.
Porté par le député écologiste Benoît Biteau, le texte réduisant la teneur en cadmium autorisée pour les cultures en France a été adopté en première lecture par 144 voix contre 22. Il abaisse la teneur maximale autorisée en cadmium dans les engrais phosphatés à 40 mg/kg de P₂O₅ au 1er janvier 2027, puis à 20 mg/kg en 2030, un rythme nettement plus rapide que celui défendu par le gouvernement d’Emmanuel Macron.
Un vote contre porté par l’extrême droite
Le scrutin a révélé une opposition étroite. Selon l’AFP, seuls l’extrême droite et une députée des Républicains ont voté contre, tandis que le texte a été soutenu par l’ensemble de la gauche mais aussi par les groupes MoDem, Horizons et Renaissance, bien que ces derniers avaient pourtant déposé des amendements proposant des trajectoires différentes, finalement retirés ou rejetés.
Le RN n’a pas défendu Rabat ni l’OCP dans l’hémicycle. Son argumentaire est resté classique arguant d’une contrainte de plus pour les agriculteurs français, une menace pour la compétitivité, une norme environnementale jugée trop rapide. Reste que l’effet recherché était bien de freiner une mesure qui frappe d’abord les engrais issus de roches naturellement chargées en cadmium. Or la France importe 95 % de ses phosphates, principalement du Maroc, dont les gisements titrent entre 38 et 100 mg/kg de P₂O₅ quand les roches finlandaises ou russes restent sous les 20 mg/kg, le seuil même que vise désormais la proposition de loi.
Le gouvernement plaidait pour un calendrier plus lent
L’exécutif ne contestait ni le problème sanitaire ni la nécessité de réduire le cadmium. Pourtant, il défendait une trajectoire beaucoup plus étalée : 60 mg/kg en 2027, 40 mg/kg en 2030, et 20 mg/kg à l’horizon 2038 seulement. Et encore, sous réserve d’une étude d’impact en 2032. Cette trajectoire figure dans le projet réglementaire soumis à consultation par la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, actuellement sous le feu de l’actualité en France pour sa proximité supposée avec l’extrême droite.
Politiquement, le gouvernement n’a toutefois pas livré bataille jusqu’au bout. Il avait peu à gagner à endosser le rôle de celui qui temporise sur un sujet désormais très sensible. En effet, le cadmium touche le pain, les pâtes, les pommes de terre, les céréales et de nombreux produit du gouter ou du petit déjeuner des enfants. L’Anses rappelle que les matières fertilisantes représentent plus de 80 % des apports de cadmium aux sols agricoles français, dont 55 % pour les seuls engrais minéraux phosphatés. L’exécutif a donc cherché à tenir une ligne de « soutenabilité » économique sans transformer le vote en affrontement.
Le phosphate marocain sommé de s’adapter
Le texte ne vise aucun pays et ne nomme ni Rabat ni l’OCP. Mais en abaissant rapidement les seuils, il contraint mécaniquement la filière à se tourner vers des engrais moins contaminés. Cela veut dire des phosphates issus de gisements plus propres ou ayant subi un processus de décadmiation.
Le phosphate marocain n’est donc pas écarté du marché français, mais sommé d’évoluer. Le groupe OCP devra démontrer sa capacité à fournir massivement des engrais compatibles avec le seuil de 20 mg/kg. Faute de quoi les acheteurs diversifieront leurs sources. Plusieurs sources marocaines affirment d’ailleurs que l’OCP exporte déjà vers l’Europe des engrais à faible teneur en cadmium. Une confirmation que la pression réglementaire pousse déjà le groupe à ajuster son offre. Cependant, à aucun moment des test n’ont pu être effectués pour le vérifier. En effet, historiquement les gisements marocains titrent entre 38 et 100 mg/kg de P₂O₅ contre moins de 20 mg/kg pour les gisements finlandais ou russes
Le Sénat peut encore rouvrir le débat en raison de l’arrière plan diplomatique
L’adoption à l’Assemblée n’est qu’une étape. Le texte part désormais au Sénat, où la droite dispose de la majorité et où le rapport de force est bien moins favorable aux écologistes et à la gauche.
Car le cadmium ne se réduit pas à une question agronomique. Depuis la reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en juillet 2024 et la signature, lors de la visite d’État à Rabat, de 22 accords stratégiques représentant 10 milliards d’euros, Paris ménage un partenaire devenu central dans sa stratégie africaine. Durcir brutalement les seuils revient, de fait, à fragiliser le phosphate marocain sur le marché français — un signal que l’exécutif n’avait guère intérêt à envoyer. C’est tout l’enjeu du passage devant le Sénat.
Au Palais du Luxembourg, le calendrier risque d’être amendé pour se rapprocher de la trajectoire gouvernementale. Mais L’Assemblée a posé un marqueur et prend l’opinion publique à témoin.



