Cachan : le combat continue pour les ex-squatteurs

Près de trente jours après l’expulsion du bâtiment F de la cité universitaire de Cachan, les familles squattent toujours le gymnase Belle-Image de la ville. Situation initialement provisoire, le transit semble s’éterniser, sans voir aucune solution pérenne accoucher, ni des politiques locales, ni de l’Etat central.

De notre envoyé spécial Joan Tilouine

Quelque 200 des 548 expulsés du plus grand squat de France (Cachan) ont refusé les solutions d’hébergement provisoire dans des hôtels proposés par la préfecture et restent hébergés dans ce gymnase municipal. Le sort de ces Africains reste en suspens. Au sein de ce nouveau squat, on s’organise tant bien que mal, avec les moyens du bord, pour conserver des conditions de vie décentes et continuer le combat pour la régularisation des sans-papiers et un relogement collectif. Loin de baisser les bras, ils gardent la tête haute, pleine d’espoir et de foi dans leur lutte qui s’annonce de longue haleine.

Déterminé et en colère pour vaincre cette galère

Dés l’entrée du gymnase, les « 1 000 de Cachan » annoncent la couleur. « Sans-papiers désespérés en grève de la faim, assez de barbaries ». Les banderoles, tracts et pétitions, scotchés sur le stand de provision servent de support exutoire pour les ex-squatteurs et leurs revendications. Autour de la tente à vivres tenue par Daniel et Momo, deux bénévoles apolitiques -et ils y tiennent !-, les enfants chahutent pendant que les femmes s’attellent aux tâches ménagères collectives, préparent le lait pour les enfants. A quelques mètres de là, les hommes palabrent en sirotant le café du matin sur un fond sonore de radio balançant les nouvelles du globe. Les nuits sont rudes. « Afin de laisser le gymnase pour les femmes et les enfants, on dort à tour de rôle ici, sous les porches et dans les couloirs que nous avons aménagés », explique Ali, ex-squatteur du bâtiment F, d’origine ivoirienne, désormais squatteur du gymnase communal. Sur chacun des visages, on peut lire la fatigue et le doute mêlés à un espoir inaltérable de faire fléchir le gouvernement.

Au fond du couloir à gauche, dans la pénombre d’une salle exiguë et humidifiée par la proximité des sanitaires, les six grévistes de la faim sont là, affaiblis par vingt quatre jours de jeûne. Mais l’honneur et la détermination demeurent intactes, même face à la mort. « On sent la fatigue, mais la décision appartient au cœur. On est prêts à aller au bout, à mourir s’il le faut. La mort ne nous inquiète pas…Quitter ce cauchemar pour toujours », murmure Seydou, porte-parole des grévistes de la faim, déplorant que « jusqu’à ce jour, le Président Chirac n’ait pas prononcé un mot, il cautionne par son silence les positions fascistes de son ministre de l’Intérieur». Dans cette atmosphère lourde et oppressante, le temps semble suspendu, le silence se révèle bavard, laissant place à une joute sérieuse entre la vie et la mort. Les six grévistes attendent. Quoi ? « Les papiers pour tous, la libération des personnes arrêtées pendant l’expulsion et un logement ». Chaque jour, un médecin passe dans la chambre pour un « soi-disant » suivi médical, « prise de tension uniquement », le reste du temps, ils luttent et militent dans un silence qui laisse échapper souffrance et désespoir. Les conditions psychologiques se détériorent certes, mais les anciens du bâtiment F « restent debout, question de fierté ».

L’immigration instrumentalisée par des politiques sur le qui-vive électoral

Parmi les personnes installées dans le gymnase, une centaine ont déposé un dossier à la préfecture pour une régularisation, dans le cadre de la circulaire du 13 juin. Soixante dix sept demandes ont été rejetées et trente trois régularisées. Abdoulaye, ancien squatteur sénégalais du bâtiment F, attend toujours sa réponse, sans trop y croire, « le Préfet Tomasini (UMP, ndlr) ne lit même pas les demandes, il les rejette et décide l’expulsion, c’est un allié de Sarko ». Dix sans-papiers expulsés du squat de Cachan ont été raccompagnés dans leur pays d’origine, a annoncé jeudi 14 septembre, Nicolas Sarkozy sur France 2. « Quelqu’un qui n’a pas de papiers en France a vocation à être raccompagné chez lui », a martelé le ministre de l’Intérieur. Nicolas Sarkozy a défendu fermement sa politique de régularisation au « cas par cas », ironisant sur la position versatile du Parti Socialiste qui, après s’être déclaré pour la régularisation massive des sans-papiers, demande désormais le ‘’cas par cas ». « Cela tombe bien c’est ce que nous faisons ». Autre son de cloche pour le ministre délégué à la Promotion de l’Egalité des chances, Azouz Begag qui déplore que « les immigrés et les pauvre sont de la chair à canon électorale ». Du côté de l’association Droits devant !, il n’y a pas d’autres issues que la régularisation des sans-papiers. « Les rapports sont clairs, il va y avoir un besoin accru d’immigration, mais les gouvernements, plutôt que de faire un travail de fond, s’en servent comme gibier électoral », explique Jean Claude Amara, vitupérant contre les consulats : « Vous êtes des collabos de Sarko qui, à travers la politique de laissez-passer, lui permet de faire du chiffre, et de glaner les voix du Front National».

Sur les 66 arrestations du 17 août dernier, beaucoup arrivent en fin de détention lundi et devraient être libérés. A leur sortie, ils rejoindront certainement le gymnase Belle-image, le nouveau squat des « 1 000 de Cachan » et trouveront un statu quo inchangé depuis un mois. La régularisation massive des sans-papiers achoppe sur la fermeté du gouvernement en place, peu disposé à céder. Pour le relogement, la bataille continue. La solution de réquisition des bâtiments du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), proposée et soutenue par le maire de Limeil-Brévannes (Val-de-Marne), Joseph Rossignol, se heurte aux refus successifs de la préfecture. Propriété du ministère de la Défense, le Préfet UMP du Val-de-Marne, M. Tomasini, empêche, grâce à un vaste déploiement de CRS, tout individu de pénétrer dans l’enceinte du CEA. L’affaire est portée en justice, en cours de traitement. Les ex-squatteurs refusent en bloc toutes propositions de la préfecture de replacement dans des hôtels dispersés en Ile de France, les qualifiant de pièges. Rester unis, et porter les revendications jusqu’au bout, telle semble être le mot d’ordre des « 1 000 de Cachan ». Et certains sont prêts à mourir pour ça.