Cachan : délocalisation du plus grand squat de France

Dix ans après St Bernard, un an après les incendies meurtriers des taudis parisiens, le gouvernement français récidive. Cette fois ce sont les habitants du plus grand squat de France à Cachan (Val-de-Marne) qui se retrouvent pris pour cible par …le Ministre de l’Intérieur et ses vaillants CRS.

Par Joan Tilouine

Dix ans après St Bernard, un an après les incendies meurtriers des taudis parisiens, le gouvernement français récidive. Cette fois ce sont les habitants du plus grand squat de France à Cachan (Val-de-Marne) qui se retrouvent pris pour cible par …le Ministre de l’Intérieur et ses vaillants CRS.

Les rumeurs d’une expulsion imminente circulaient depuis plusieurs jours dans les couloirs du squat géant de Cachan en banlieue parisienne. Des menaces, des alertes, des mises en garde, le squat en a connu pléthore depuis qu’il existe, voilà trois ans. A chaque fois, le comité de soutien, appuyé par des associations, se rassemblait sur les lieux et parvenait à contenir les assauts de l’autorité préfectorale. Le Bâtiment F de la barre de cinq étages, datant de 1961, abritait plus de 650 personnes, dont un certain nombre de sans-papiers. Et ça, à huit mois de l’élection présidentielle, M. Sarkozy ne pouvait le tolérer plus longtemps. Changement de méthode. Conformément à ses habitudes, le premier flic de France a privilégié la force aux négociations. Justifiée par des invocations de risque d’incendie et d’effondrement, l’opération de déguerpissement a réquisitionné une armada impressionnante d’hommes en uniforme. Huit compagnies de CRS soit 640 hommes, 200 policiers de la sécurité publique, des dizaines de véhicules sont venus jeudi 17 août à 9h00 réveiller et foutre dehors les hommes, femmes et enfants installés là depuis maintenant trois ans.

Squat de Cachan vidé. Et après ?

Résultat : 508 personnes évacuées manu militari, dont 66 interpellées, en situation irrégulière venant ainsi renflouer les précieuses statistiques de Sarkozy. Et après ? Les hôtels timidement proposés en solution provisoire ; dix nuits pour les sans-papiers contre trente pour les régularisés. « On va nous dire Orly, et on va en fait nous faire rentrer en Afrique. Si on a les papiers, on y retourne avec plaisir » proteste Fatou, une ex-squatteuse du Bâtiment F. Et après ? Plus rien de prévu. Les squatters ne sont pas dupes et préfèrent rester unis et soudés plutôt que de « se jeter dans la gueule du loup ». Après une première nuit ‘’à la belle étoile » devant le squat, sous la pluie et dans le froid protégés par des abris de fortune, les squatteurs ont pu s’installer « provisoirement » dans le gymnase Belle-Image de Cachan mis à leur disposition par la mairie. Dans la salle de sport exiguë, seuls les femmes et les enfants peuvent y dormir. « La salle est trop petite pour accueillir tout le monde » explique le délégué général du bâtiment F, Fidele Nitiéma ; « les hommes, eux, ont couché à l’extérieur, dans un hall à proximité des douches ».

La violence laisse ses marques

Le gymnase mis à disposition pour trois nuits seulement, les ex-squatteurs demeurent dans l’incertitude, mais déterminés plus que jamais à continuer la lutte ensemble. Pour eux, « l’essentiel est de rester groupé ». Les femmes et enfants n’ont pas été séparés des hommes, les familles restent préservées, mais non intactes. Les dégâts occasionnés par les évacuations brutales laissent des traces, des marques physiques ou (et) psychologiques conséquentes. « En ce moment, c’est un peu mieux parce qu’ils ne sont pas dans la rue…mais les enfants sont traumatisés, ils ne dorment plus et font des cauchemars » déclare Malika Zediri, conseillère régionale en Île de France.

Tous sont unanimes sur les faits. La violence et le nombre de CRS engagés étaient démesurés. « La violence extrême des policiers marchant sur des hommes, sur des femmes. On a vu des femmes s’évanouir, on a vu des femmes accoucher sous l’angoisse et sous la peur. » Sarkoshow a vu les choses en grand avec cette expulsion-spectacle à la veille de la rentrée scolaire et politique. Rien n’est fait au hasard… Non seulement les enfants voient leurs rentrées scolaires compromises, et les parents ont quasiment tous perdu leurs emplois, plombant encore plus les conditions socio-économiques de ces hommes, femmes et enfants.

Ce qui laisse présager un avenir incertain pour ces centaines de familles désormais livrées à elles-mêmes. La marche de manœuvre est étroite. En évacuant le squat de Cachan, le gouvernement français a humilié, méprisé, condamné ces ex-squatteurs à la précarité. Au pays des droits de l’Homme la violence se substitue au dialogue. Plus que ces centaines d’individus c’est l’Afrique toute entière qui se voit honteusement insultée. Seulement voilà, aucune solution durable ne vient épauler cette évacuation musclée. Sans solution définitive, pas d’évacuation mais juste une délocalisation d’une misère que la France se refuse à affronter en face. La tension monte mais les ex-squatteurs ne démordent pas. Le combat continue. Sur chaque lèvre, dans chacune des têtes, les mots « logement et régularisation » raisonnent comme une obsession véhémente car vitale. « Lutter contre la misère, ce n’est pas lutter contre les personnes vivant dans la misère », dixit Fodé, ex-squatteur.