C’est vous Monsieur Louverture ?

Il y a six ans quand je me suis lancé à la recherche de mon premier emploi, tout fraîchement diplômé, avec quelques amis nous avions coutume d’échanger le récit de nos mésaventures dans les bureaux des DRH pour ceux qui avaient eu la chance d’être convoqués à un entretien. Louis, Guadéloupéen, un de mes compagnons d’infortune, diplômé de Science-Po Paris, un des lieux de formation des élites politiques françaises, avait obtenu un entretien pour un poste de stagiaire au Secrétariat général du gouvernement, plus connu sous le sigle de SGG, un organe placé sous l’autorité du Premier ministre et qui veille à la régularité des projets de loi notamment.

Louis était arrivé une dizaine de minutes avant l’heure prévue de son rendez-vous. Il avait été sélectionné sur CV sans photographie. Pour faire bonne impression, Louis portait un costume haute couture. Il avait signalé son arrivée à l’assistante de son interlocuteur. Celle-ci l’avait installé dans la salle d’attente. Louis repétait le « texte » qu’il avait préparé pour la circonstance quand une dame entra dans ces quelques mètres carrés austères

Elle lui avait jeté un coup d’oeil avant de rebrousser chemin. Louis l’avait entendu ensuite manifester sa surprise à sa secrétaire parce qu’il n’y avait point de Monsieur Louverture dans les murs. Louis se leva et rentra de nouveau dans le bureau de l’assistante, laquelle fut surprise de le voir. Elle décrocha son téléphone et l’annonça. Cette fois-ci, elle l’avait prié d’attendre dans son bureau. Quand Louis fut enfin introduit, la responsable le toisa .

 « C’est vous Monsieur Louverture ? »

Louis avait opiné de la tête.

 « Vous avez bien fait fait Science-Po ? » osa-t-elle encore.

 Oui j’ai bien fait Science-Po, majeur Service public.

Elle avait du mal à dissimuler sa contrariété. Visiblement elle ne s’attendait pas à voir débarquer un jeune homme Noir, répondant au nom de Louis Bonaventure et de surcroît diplômé de Science-Po. Elle avait l’impression d’avoir été flouée. Comme si Louis avait abusé de sa confiance. L’entretien fut expédié. Louis reçut un email fort laconique et convenu quelques jours plus tard lui signifiant que malgré tout l’intérêt que présentait sa candidature, une autre personne avait été choisie.

Six ans plus tard, et trois ans après le vote de la loi sur l’Egalité des Chances, voilà que le gouvernement de Nicolas Sarkozy lance la mesure phare de ce texte: le CV anonyme. Le but, nous dit-on, est de permettre aux personnes qui ne sont pas « Français de souche », de franchir la première barrière liée aux préjugés sur la couleur de peau, la consonnance étrangère du nom, le lieu de résidence ou l’âge, et d’être convoqué pour un entretien. L’objectif est noble quand on regarde les chiffres de la discrimination: selon une enquête de l’Observatoire des discriminations (Université Paris I), un candidat s’appelant Abdelaziz, sans photo, reçoit trois fois moins de réponses qu’un candidat aux nom et prénom « français de souche ». Toujours selon la même enquête, une personne d’origine maghrébine a cinq fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche à CV équivalent.

Toutefois la déception ne sera-t-elle pas plus grande lorsque les entretiens décrochés seront pour la plupart suivis de réponse négative ? Je crains de voir se reproduire le cas de Louis. La seconde étape (décrocher l’entretien), dont on fait, avec le CV anonyme, le tapis rouge menant aux portes de l’entreprise, risque de devenir la tombe des espoirs des jeunes Noirs, Maghrebins ou Asiatiques. Comment s’expliqueront-ils une accumulation de réponses négatives malgré des entretiens si ce n’est par une mise en abîme de leur personne? Ils devront vivre ces rejets comme autant d’échecs personnels. Or les pratiques discriminantes existent et une majorité d’entreprises ainsi que la haute administration hésitent encore à recruter des personnes d’origine étrangère.

J’entends déjà les commentateurs lancer des « comment-se-fait-il-qu’ils-obtiennent- en-moyenne-cinq-entretiens-par personne-et sans-résultat-patent ? ». J’imagine déjà les regards accusateurs qui se détourneront quand ces jeunes entreront dans une pièce. J’entends déjà le ton un brin résigné de certains discours d’hommes politiques: « on a mis en place le CV anonyme mais malgré ça, ils se plaignent toujours. On fait tout mais en retour ils ne font rien ».

Un directeur d’une entreprise énergétique française m’a raconté avoir imposé officieusement que les étrangers représentent 20% des recrutements par an en dépit de l’opposition syndicale. « Je n’ai pas reçu le soutien de ma hiérarchie au départ. Tout le monde était sceptique mais aujourd’hui ça marche ». Cette politique des quotas a permis de diversifier, m’expliquait-il, le personnel. « Si je n’avais pas imposé ça, on n’aurait toujours pas de « minorités visibles » chez nous, parce qu’on dit qu’on ne trouve pas de jeunes Noirs ou Arabes formés dans les grandes écoles », m’avait-il soutenu.

Plutôt que le CV anonyme, n’est-il tout simplement pas temps d’introduire de la discrimination positive via des quotas au sein des grandes entreprises, mais aussi de la haute administration publique, pour refléter la composition de la société française ? Dans les campus universitaires, on trouve des jeunes d’origine étrangère dans tous les niveaux d’études. Un tour des bibliothèques suffit à vous convaincre que des jeunes issus de parents immigrés, faisant des études supérieures, ne sont pas une denrée rare. Ils espèrent avoir une opportunité de montrer un jour ce dont ils sont capables !