C comme Conversation

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

C

CONVERSATION

Pour Luc et Marie-Christine Le Cabellec

Allongée dans l’herbe dans le jardin de mes amis Marc et Claire, dans leur belle maison au bord de l’eau, j’entends de loin les conversations autour de la table après le café, en ce dimanche printanier.

J’aime en France l’art de la conversation, qui est un mode d’échange très particulier, et très typique de la France. Dans la culture arabe, la convivialité et le plaisir d’être ensemble prennent d’autres formes: ensemble entre amis, l’on va parler léger, rire beaucoup, mais cet échange d’idées, de vécu, d’opinions, ce mélange à la fois de choses sérieuses et de légèreté, il me semble qu’il est typique de la société française, où la culture et l’esprit sont, plus que dans d’autres pays d’Europe, valorisés.

Je ne parle pas bien sûr des conversations superficielles des dîners en ville, où rien de vrai ne s’échange. Mais j’aime, dans les conversations de fond entre amis en France, la capacité d’écoute des uns et des autres, la tolérance face à l’opinion d’autrui, le respect, le conseil donné – et le jugement, jamais. Alors que dans le monde arabe, l’on peut facilement choquer son auditoire si l’on exprime une opinion non conforme, et l’on se fait alors sermonner.

En France, et après tant d’années, je reste encore étonnée de l’extrême ouverture aux opinions d’autrui: politique, religion, sexualité, vie privée, même sur ces sujets éminemment sensibles chacun autour d’une table a le droit d’avoir ses idées, de les exposer, et vous ne serez pas marginalisé pour avoir proféré une opinion différente, au contraire, les différences d’idées feront les débats les plus vifs, les soirées plus animées.

En lisant Balzac comme des ouvrages de sociologie, j’ai mieux compris la société française, ses hiérarchies, ses segmentations, et, surtout, son goût immodéré pour la conversation, qui est rencontre d’esprits, à deux ou à plusieurs, où réflexion, analyse, humour, et culture générale se mêlent harmonieusement, en un mélange unique et typiquement français que l’on nommait « esprit », mot que j’adore, et intraduisible en toute autre langue.

Intelligence et convivialité mêlés, tête et cœur conversant de concert, le vin bu en parlant des livres que l’on aime, les rires succédant aux affrontements verbaux, la légèreté pour faire passer les idées qu’on défend, la réflexion et les échanges intellectuels nourrissant les relations entre gens qui s’estiment, le partage des mêmes opinions et le respect de l’autre dans ses opinions divergentes, enrichissant les liens amicaux.

Vous n’êtes pas du même bord, mais je vous aime quand même. Vous ne pensez pas comme moi mais je suis votre amie. Tout le contraire du clan, de l’homogénéité imposée, de l’opinion à laquelle vous êtes obligé d’adhérer, dans la société arabe aujourd’hui – il n’en fut pas toujours ainsi, comme l’Andalousie nous l’enseigne – si vous êtes bourgeois, de telle ville, de telle religion, ou bien de telle famille: impossible d’être à gauche dans une famille de droite, d’être athée parmi les religieux, d’être différent dans la société arabe – ou alors, rejoignez le clan des différents, des artistes, des intellectuels, des poètes: entre vous, vous vous comprendrez.

L’art de la conversation, en France, c’est, oui, un concentré de l’idée de démocratie: l’esprit qu’on n’étouffe pas, le libre choix de chacun, le respect des opinions d’autrui, la liberté de penser – la liberté tout court.