Burundi : la voix des urnes

Le parti des ex-rebelles hutus des Forces pour la défense de la démocratie a remporté 62,87% des suffrages lors des élections communales du 3 juin dernier. Malgré des violences et des accusations de fraudes concernant les deux principaux partis en lice, le scrutin a été libre et transparent. Son résultat met en lumière le nouveau rapport de force politique au Burundi et donne une indication directe sur les autres élections à venir.

A défaut d’avoir conquis le pouvoir les armes au poing, les ex-rebelles hutus des Forces pour la défense de la démocratie (FDD) viennent de remporter une grande victoire politique. Leur formation créée au début de l’année, le Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD), a obtenu la majorité absolue dans 11 des 17 provinces du Burundi, suite aux élections communales du 3 juin. Les résultats officiels provisoires annoncés jeudi par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) font état de 62,87% des suffrages exprimés en leur faveur, soit 1 781 sièges sur les 3 225 à pourvoir.

Le CNDD-FDD est suivi par le Front pour la démocratie au Burundi (Frodebu), avec 20,48% des votes et 820 sièges. Le Frodebu est le parti (au pouvoir) du Président Domintien Ndayizeye et était jusqu’ici la principale formation politique hutue du pays. Vient ensuite l’Union pour le progrès national (Uprona), principal parti à dominante tutsie, qui remporte 5,25 % des suffrages et 259 sièges. Le président de la Ceni a précisé jeudi que les résultats définitifs seraient proclamés dans dix jours. Vingt-six autres partis ont pris part au scrutin, dont six mouvements rebelles, dans les 129 communes du pays.

Malgré des violences…

Les Burundais, qui n’avaient pas élus de conseillers municipaux depuis l’indépendance, en 1962, ont voté à 72%, selon les chiffres fournis par l’Opération de l’Onu au Burundi (Onub). Une participation importante même si elle est moindre que celle relevée pour le référendum du 28 février dernier, qui avait alors dépassé les 87%. « Le processus électoral est une réussite, ceux qui ont voulu le perturber n’ont pas réussi », s’est réjouie Carolyn McAskie, la représentante de l’Onub, faisant référence aux violences du vendredi 3 juin. Celles-ci, concentrées dans les provinces de Bujumbura Rural et de Bubanza, avaient mené au report du vote dans quelques communes, le mardi 7 mai.

Des violences perpétrées par les Forces nationales de libération (FNL) et qui avaient fait un mort parmi les civils et blessé un casque bleu sud-africain. Le dernier mouvement rebelle encore actif dans la région avait également lancé lundi soir des tirs d’intimidation à Bujumbura rural, près de la capitale. Autre point noir de ces élections : la polémique entre le Frodebu et le CNDD-FDD qui s’accusent mutuellement de fraudes. Selon le Frodebu, le CNDD-FDD aurait placé des éléments armés pour intimider les populations et les forcer à voter pour ce parti. Le CNDD-FDD, lui, pointe des « tricheries » côté Frodebu, comme l’usage abusif des moyens d’Etat pendant la campagne et la distribution de fausses cartes d’électeurs.

Nouveau rapport de force politique

Pour autant, les observateurs nationaux et internationaux présents pendant le scrutin s’accordent à dire que ces élections ont été « libres, transparentes et honnêtes ».
De plus, selon Burundi News, « les radios, regroupées sous forme de synergie, y compris la RTNB, la radio d’Etat, avec une certaine autonomie, ont transmis les résultats des élections juste après les dépouillements dans chaque commune », court-circuitant toute velléité de modifier les procès-verbaux…

Le résultat de ce scrutin est très important pour l’avenir du pays. Il permet de mettre en lumière le nouveau rapport de force politique au Burundi et donne une indication directe sur les autres élections à venir. En effet, six élections, dont des législatives et la présidentielle, doivent doter d’ici septembre 2005 le pays d’institutions aux membres élus et non plus nommés, comme c’est le cas depuis la guerre de 1993. Les nouveaux conseils communaux éliront leurs présidents et administrateurs (équivalent des maires) le 28 juin prochain et les sénateurs le 19 juillet. Les députés seront élus au suffrage universel le 4 juillet. Et le 19 août, le Président sera élu par les sénateurs et les députés. Autre nouveauté mise à jour par le scrutin : pour la première fois, ce sont deux partis hutus qui se sont affrontés, s’éloignant de la traditionnelle opposition tutsi-hutu…

« Tsunami démocrate »

Pour la presse locale, le résultat des communales symbolise un « vote sanction pour le Frodebu » et un « tsunami démocrate » selon un journaliste burundais qui affirme que « le peuple a dit non à l’institutionnalisation des ethnies » et « à la prolifération des partis politiques dont il ne veut plus être le butin ». « Le peuple burundais demande et réclame la démocratie. Pas plus ! » Ainsi, cette élection semble vraiment être un pas important en vue de la normalisation politique dans ce pays qui tente de sortir de 12 ans de guerre civile. Celle-ci avait débuté avec l’assassinat, en 1993, du premier Président hutu élu, Melchior Ndadaye, par des officiers tutsis de l’armée. Alors que les Tutsis ne représentent que 14% de la population, ils occupaient depuis l’indépendance la scène politique et militaire du pays. Changement de ton avec la nouvelle Constitution burundaise qui instaure la parité politico-militaire entre les deux ethnies.

L’ex-président Pierre Buyoya, déclarait cette semaine dans La libre Belgique : « Les communales ont été un véritable plébiscite et elles auront sûrement un effet d’entraînement sur les scrutins suivants. Il faut que le vainqueur fasse preuve de sagesse parce que la Constitution lui donne beaucoup de pouvoir. En outre, il n’aura pas la tâche facile : il devra appliquer les réformes décidées dans le cadre du processus de paix, alors que la situation économique est difficile et les attentes de la population énormes. Avant, on pouvait promettre que cela irait mieux après les élections ; maintenant, il va falloir des résultats. »