Burkina Faso : réinsérer les lépreux dans le tissu socio-économique

Pour que les lépreux ne restent pas en marge de la société, ils doivent participer à l’économie de leur pays. L’Association burkinabè Raoul Follereau les pousse dans ce sens en promouvant des projets individuels ou collectifs. Zoom sur cette méthode de réinsertion avec Jacques Ouandaogo, président de la structure.

Les lépreux doivent reprendre une vie normale. C’est la mission principale que s’est assignée l’Association burkinabè Raoul Follereau, dont l’assemblée constitutive s’est déroulée en novembre 1987. Depuis près de dix ans, elle a encadré des projets individuels et collectifs de lépreux guéris ou sous traitement pour leur permettre de réintégrer le tissu socio-économique de leur pays. Par an, c’est une « centaine » d’anciens malades ou de personnes en cours de guérison qui vit grâce aux différents projets, qui sont sélectionnés par l’association burkinabè avant d’être financés par l’Association française Raoul Follereau. Jacques Ouandaogo, président de la structure, fait le point sur cette méthode de réinsertion.

Afrik.com : Pourquoi avoir choisi de réinsérer les lépreux ?

Jacques Ouandaogo :
Parce que nous ne voulons plus que les lépreux mendient et qu’ils soient une charge pour la société. C’est aussi une façon de lutter contre la pauvreté, car le fait qu’ils puissent exercer une activité réduit un tant soit peu le nombre de personnes dans le besoin.

Afrik.com : Réinsérez-vous tous les lépreux ?

Jacques Ouandaogo :
Nous nous occupons des anciens malades, mais lorsqu’une association de lépreux nous présente des lépreux en traitement nous les prenons en compte. Pour ce qui est des « grands infirmes », en général, ils sont très vieux. Nous leur donnons à manger, leur fournissons des médicaments… car ils ne peuvent plus travailler et certains n’ont plus de famille. Mais nous ne sommes pas les seuls à leur venir en aide : les « grands infirmes » bénéficient aussi de la solidarité de leurs voisins et d’autres personnes.

Afrik.com : Comment sont perçus les lépreux en traitement que vous réinsérez ?

Jacques Ouandaogo :
Globalement, l’exclusion sociale n’est plus de mise dans la plupart des régions. Avec le travail de sensibilisation que nous menons avec les agents du ministère de la Santé, les gens ne pensent plus que cette maladie est une malédiction.

Afrik.com : Quelles conditions doivent remplir les lépreux pour bénéficier de l’aide de réinsertion ?

Jacques Ouandaogo :
Dans certains points focaux, nous incitons les lépreux à se regrouper en associations reconnues par l’Etat (il y en a en ce moment une dizaine dans le pays, ndlr). Ce sont notamment les agents de santé de leur région qui les regroupent. C’est plus facile pour eux car ils savent où les trouver. Une fois qu’ils sont réunis, nous allons à leur rencontre et pouvons commencer à travailler.

Afrik.com : Comment fonctionne l’attribution des fonds pour un projet ?

Jacques Ouandaogo :
Le bureau exécutif de l’association, qui gère les lépreux et leurs activités, réunit les projets qui lui sont remis. Elle les transmet ensuite au comité local de notre association nationale. Ce comité encadre les lépreux : il est chargé de les superviser, les conseiller et les aider lorsqu’ils rencontrent un problème : ils ne savent parfois pas quoi proposer comme projet ou s’ils pourront mettre en place celui qu’ils avaient en tête. Lorsque le comité local a fait ce premier travail, il envoie les documents concernant le projet au niveau national. L’association burkinabè l’étudie. Si le projet nous convient, tel quel ou après ajustement, nous envoyons les informations qui le concernent à l’Association française Raoul Follereau, qui débloquera les fonds nécessaires. Car c’est elle qui détient l’argent qui nous est alloué chaque année.

Afrik.com : A combien revient en moyenne un projet ?

Jacques Ouandaogo :
Tout dépend du projet. Certains lépreux nous demandent 25 000 FCFA et d’autres jusqu’à 200 000 FCFA.

Afrik.com : Vous est-il arrivé de refuser des projets ?

Jacques Ouandaogo :
Non. Il nous arrive de réduire l’importance d’un projet que les lépreux veulent réaliser ou d’en réduire le nombre de bénéficiaires, car la demande dépasse nos moyens. Dans ce cas, nous expliquons pourquoi à l’initiateur du programme. Nous lui faisons ensuite une autre proposition. Si elle ne lui convient pas, l’argent qui devait lui revenir sera alloué à une autre personne. D’autre part, nous laissons des projets de côté, toujours par manque de fonds, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont complètement rejetés : nous pouvons les faire financer l’année suivante. Enfin, nous remanions et réadaptons parfois des projets pour qu’ils correspondent plus à l’environnement socio-économique et à la capacité d’une personne ou plusieurs de les mettre en œuvre.

Afrik.com : Il existe donc des projets individuels et collectifs ?

Jacques Ouandaogo :
Oui. Pour ce qui est projets individuels, des femmes demandent des ustensiles de cuisine pour monter des maquis (petits bars-restaurants, ndlr) ou des métiers à tisser. raoul.jpgD’autres lépreux font de la maçonnerie, du petit élevage (poulets, bœufs, moutons…), assurent avec une charrette tirée par un âne le transport de bois de chauffage ou de céréales, certains vont à vélo chercher du bois de chauffe pour le vendre. Pour ce qui est des projets collectifs, nous pouvons mettre à leur disposition un périmètre de terre clôturé. Certaines associations de malades décident de faire un verger ou de se lancer dans la culture de produits maraîchers de contre saison, comme la tomate, le concombre… D’autres ont un champ de cultures. Ces activités leur assurent une petite rémunération.

Afrik.com : Quels types de projets estimez-vous les plus adaptés pour les lépreux ?

Jacques Ouandaogo :
Nous encourageons les micro-projets, car en collectivité, de nombreux problèmes se posent. Les lépreux sont très difficiles à gérer. Il faut de la délicatesse et du tact car souvent, entre eux, ils ne se font pas de cadeaux. Des bruits nous parviennent que dans des projets collectifs certains travaillent plus que d’autres. Alors que dans les projets individuels, chacun s’investit plus, se prend en charge et se responsabilise. Toutefois, nous respectons le choix des associations.

Afrik.com : Notez-vous une véritable volonté des lépreux de s’en sortir ?

Jacques Ouandaogo :
Oui. Par exemple, à 15 km de Bobo-Dioulasso des anciens lépreux viennent à vélo de loin travailler sur un terrain de cinq hectares et rentrent chez eux le soir. Ils sont vraiment décidés. Certains ont même prévu de s’installer proche de leur champ. Mais nous leur disons de ne pas précipiter les choses. Il y a aussi l’exemple d’une femme qui avait remboursé l’argent qui a servi à mettre en place son projet en moins d’un an. Nous avons donc doublé ce que nous lui avions donné la première fois. C’est une façon de l’encourager et de pousser les autres à suivre son exemple.

Afrik.com : Les lépreux doivent donc rembourser l’argent qui a servi au lancement de leur projet ?

Jacques Ouandaogo :
Pendant six mois ou un an, nous les laissons travailler et ne leur demandons rien. Mais au terme de cette période, nous leur disons de nous remettre une somme. C’est à eux de décider de son montant. Nous sommes conscients que tous ne peuvent pas toujours nous rembourser intégralement, mais nous tenons à ce qu’ils fassent un geste. Car auparavant, nous faisions de la réinsertion sans dire que l’argent mis à disposition était un prêt. Du coup, l’expérience n’a pas vraiment marché : certains lépreux allaient dépenser l’argent dans les bars ou prenaient une autre femme. D’autres revendaient le matériel qui devait leur servir pour travailler. Nous avons donc changé de stratégie, il y a maintenant deux ou trois ans, pour que ce ne soit pas les mêmes lépreux qui, chaque année, nous demandent de l’aide. Nous sommes par ailleurs plus stricts avec eux. Cette méthode les responsabilise et leur apprend à mieux gérer leurs revenus.

Afrik.com : A combien s’élève votre budget annuel ?

Jacques Ouandaogo :
L’Association française Raoul Follereau a doublé, en septembre dernier à Paray-le Monial (à l’occasion du Congrès de Raoul Follereau, ndlr), l’enveloppe réservée à la réinsertion sociale. Notre budget est donc passé de 15 000 euros à 30 000 euros. Cela nous permettra de participer à la formation d’autres associations de lépreux, de mettre en place le comité local qui sera rattaché à chacune et de financer plus de projets. Peut-être que nous pourrons passer d’une dizaine de projets à une vingtaine. Mais nous ne voulons pas précipiter les choses pour ne pas commettre trop d’erreurs, mieux suivre les projets et redresser ce qui doit l’être. Pour ce qui est de nos frais de fonctionnement, c’est l’Union internationale des associations Raoul Follereau qui nous finance à hauteur de cinq millions de FCFA par an. Mais elle nous donne entre six et huit millions de FCFA rien que pour l’organisation de la Journée mondiale des lépreux.

Afrik.com : Recevez-vous une aide de l’Etat ?

Jacques Ouandaogo :
L’Etat ne donne rien pour la réinsertion des lépreux. Certaines autorités pensent que c’est un travail de bénévoles. Quelquefois, nous recevons les fruits des quêtes faites dans les églises et de celles organisées (sauf les deux dernières années) pour la Journée mondiale des lépreux, mais cela ne rapporte vraiment pas beaucoup d’argent.

Afrik.com : Avez-vous d’autres liens autres que financiers avec l’Association française Raoul Follereau ?

Jacques Ouandaogo :
Nous avons une sorte de partenariat. Elle nous donne des orientations et nous lui faisons des suggestions. Lorsque nous avons décidé que les malades devraient rembourser l’argent qui a servi à mettre en place leur projet, nous en avons informé l’Association française pour leur expliquer que c’était pour motiver les lépreux. C’est donc par respect que nous le faisons, car nous sommes autonomes.

Afrik.com : Comment garantissez-vous la transparence de vos activités ?

Jacques Ouandaogo :
Nous ne donnons jamais l’argent destiné à un projet de la main à la main ou en secret. Nous le faisons toujours en présence des autorités politiques et administratives de la localité concernée, dans le cadre d’une petite cérémonie officielle.

Afrik.com : Avez-vous d’autres activités visant à la réinsertion des lépreux ?

Jacques Ouandaogo :
Nous avons fait des demandes de parcelles auprès des autorités communales de Diédougou et Bobo-Dioulasso pour permettre la construction de logements en ville. L’idée est que les lépreux ne soient pas reclus dans un quartier, mais intégrés dans les quartiers où vivent des gens qui n’ont pas été malades. Nous attendons une réponse.

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