Burkina Faso : « Les militaires doivent céder le pouvoir aux civils »

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La révolte du peuple burkinabè, qui a chassé son Président Blaise Compaoré, a certes surpris toute l’Afrique, mais a soulevé de nombreuses questions. Quelle sera la suite de cet évènement soudain qui a ébranlé le pays ? Les militaires remettront-ils le pouvoir aux civils ? Comment rétablir l’ordre et la paix dans le pays des hommes intègres ? Le politologue Aziz Salmone Fall, coordonnateur de la campagne internationale « Justice pour Sankara », analyse la situation.

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Afrik.com : Quelle appréciation faites-vous de la révolte du peuple burkinabè contre son Président qui a occupé la tête du pays pendant 27 ans ?

Aziz Salmone Fall : Pilier de la Françafrique, Blaise Compaoré a été pacifiquement chassé par la rue. Au nom de tous nos avocats de la Campagne internationale justice pour Sankara (CIJS), nous saluons le courage du peuple du Burkina et la mémoire de ceux qui sont tombés pour cette libération. À l’instar de ce qu’il fit aux premières lueurs de l’indépendance contre le régime ubuesque de Yameogo, le Peuple du Burkina, sorti de sa torpeur par le tripatouillage de l’article 37 de la Constitution, a gonflé les rangs de ceux et celles qui ont résisté 27 ans durant contre le régime Compaoré et la Françafrique. Depuis 27 ans, la sève féconde de Thomas Sankara, impunément assassiné avec une dizaine de personnes par le régime Compaoré, irradie la résistance au Burkina et dans le monde. Après 18 ans de vaines procédures juridiques, une portion de la magistrature du Burkina osera, nous l’espérons, donnera raison à la lutte contre l’impunité. La Campagne internationale justice pour Sankara, espérant traduire dans les faits la décision historique du Comité des droits de l’Homme de l’ONU, est toujours pendante dans la requête en assignation et exhumation de la tombe de Sankara.

Afrik.com : Que réclamez-vous exactement ?

Aziz Salmone Fall : Nous demandons à toutes les forces vives du Liberia, de la Sierra Leone, du Togo, de la Côte d’Ivoire, de la France et des Etats-Unis de redoubler d’ardeur pour ouvrir les archives et délier les langues. Il faut tourner une fois pour toute la page de l’impunité. Il importe de la classe militaire et civile du Burkina de faire preuve de maturité et de retenue et se rendre compte que Blaise s’est réfugié dans un pays qu’il a longtemps déstabilisé et entretenu, et d’où il garde une grande capacité de nuisance.

Afrik.com : Les périodes transitoires représentent depuis longtemps un grand défi pour les pays africains. Qu’est ce que les burkinabè doivent faire pour sauver leur Nation dans cette phase clef de son histoire ? Et que pensez-vous de leur réclamation d’une transition civile et non militaire ?

Aziz Salmone Fall : La magistrature, les élus et l’armée doivent choisir de façon imminente leur camp contre le régime Françafrique aux abois. L’impunité qui n’a que trop perduré et la cooptation des forces vives de la nation par le pouvoir de Ouaga arrivent à son terme. Aujourd’hui, les militaires, qui n’ont que trop perturbé la vie politique de ce pays, doivent céder le pouvoir à l’ordre politique et civique. L’armée et ses composantes se disputent une transition qui doit non seulement se dérouler de façon pacifique, mais au plus tôt permettre l’organisation d’élections libres et transparentes. Les forces de la résistance doivent rester unies pour atteindre cet objectif. Les forces sankaristes doivent s’unir pour veiller à ce que la transition accouche d’une ère traduisant fidèlement les aspirations démocratiques et populaires. Le Burkina demeure fragile.

Afrik.com : Ne pensez-vous pas que le peuple du Burkina Faso a prouvé au monde que le niveau de la conscience générale des Africains s’est élevé, et lance un message fort disant que les périodes des coups des Etats sont finies ?

Aziz Salmone Fall : Il est erroné de croire que la conscience politique des Africains est faible. En réalité nous sommes enfermés dans des situations néo-coloniales, avec des souverainetés érodées et des régimes compradores. Le régime qui s’est effondré et ses sbires cherchent à se tapir dans des niches cossues de régimes alliés de la sous-région, qu’il a lui même aidé à s’installer. Pièce maîtresse de la Françafrique de l’OTAN et de l’Africom, le régime Compaoré a longtemps déstabilisé tous les pays et les forces sociales de la sous-région. Il a permis d’y déposséder et brader les ressources naturelles et enrichir des pans entiers de pouvoirs oligarchiques dans le monde. Ce régime terrassé garde une grande capacité de nuisance, et jusqu’à preuve de contraire, sert les intérêts de l’impérialisme comme l’illustre mon film et la déclaration Africom go home lancés à Alger en 2013. Il y a ensuite des conditions singulières dans chaque pays.

Afrik.com : Quel est, selon votre lecture, l’impact de ce qui s’est passé dans ce pays sahélien sur la région ?

Aziz Salmone Fall : Cela peut être grave comme cela peut être salutaire. Les forces qui viennent de perdre la bataille ont longtemps déstabilisé et instrumentalisé la sous-région. Du Liberia en Sierra Leone, en passant par le Mali, le Niger, la Côte d’ivoire, voire le sud algérien. Si leur parrain Françafrique et certains milieux américains les lâchent complétement, la légalité les marginalisera et les coincera. Si leurs parrains les maintiennent en sous main, alors la géo-politique du chaos qui est esquissée dans ce film s’étendra. C’est à nous Africains de prendre conscience de l’ampleur de cette réalité et de s’unir avant qu’il ne soit trop tard. L’exemple héroïque de la lutte du peuple algérien nous sert de boussole et la pensée de Fanon demeure des plus actuelles.

Par Hamza Mehassouel