Burkina Faso : centre de solidarité pour sorcières présumées

Le centre Delwende de Tanghin, au Burkina Faso, prend en charge quelque 400 femmes bannies de leur village parce qu’accusées de sorcellerie. Des femmes que les Burkinabès ont craint pendant très longtemps, surtout les enfants. Aujourd’hui, le sentiment de peur est un peu tombé. Si certains ne veulent rien avoir à faire avec ces « sorcières », d’autres considèrent qu’elles ont peut-être fait l’objet d’accusations fallacieuses.

De Ouagadougou

Un centre d’accueil pour sorcières présumées. Ces femmes ne sont pas auprès de leurs enfants et petits-enfants comme elles l’auraient voulu, mais s’affairent à filer du coton brut au Centre Delwende de Tanghin, l’un des quartiers de Ouagadougou (Burkina Faso). Ce centre, géré par sœur Carmen Garcia avec l’aide du ministère de l’Action Sociale, est lui aussi particulier : il prend en charge gracieusement 410 femmes accusées de sorcellerie dans leur village et bannies en conséquence. Bannies au village comme à la ville, car le bruit qu’elles étaient des sorcières a vite atteint les oreilles de la population ouagalaise. Après des années de crainte, les habitants sont, pour certains, plus sereins. L’idée que ces femmes ont peut-être été victimes d’accusations sans fondement fait doucement son chemin.

Chassées après être avoir été reconnues coupables

Le centre est né dans les années 60, sur l’impulsion d’une missionnaire blanche qui voulait venir en aide aux pauvres. Au fil du temps, il s’est avéré que de nombreuses femmes, souvent démunies, avaient été chassées de leur village car accusées de sorcellerie. Elles ont été « officiellement » reconnues coupables après avoir passé « l’épreuve de vérité », qui consiste à boire un breuvage spécial. Ou encore, si une femme est accusée d’avoir tué quelqu’un, après que les porteurs du défunt aient senti une force les mener vers la porte de la « coupable ».

Devant l’affluence de cette population, le vaste établissement s’est spécialisé dans sa prise en charge. Les pensionnaires étaient logées, nourries, et se rendaient régulièrement en ville pour gagner un peu d’argent. « Quand j’étais petite, elles passaient tous les soirs vers 17h30 devant chez nous, pour rentrer au centre, après avoir mendié, balayé des rues ou vendu des condiments », se souvient Assétou, 34 ans.

Les enfants tiennent leur nombril pour garder leur âme

Mais personne ne voulait rien acheter aux « vieilles de Tanghin ». « Avec le bouche-à-oreille, les gens savaient qui avait été bannie de son village après avoir été accusée d’être une mangeuse d’âme. Et elles ne pouvaient donc rien vendre. Par ailleurs, tout ce qu’elles touchaient était aussi banni », indique Catherine Zongo, chef du service de lutte contre l’exclusion sociale du ministère de l’Action Sociale.

A leur passage, les enfants étaient apeurés. Les parents les mettaient en effet en garde de ne pas approcher les « sorcières », sous peine de perdre leur âme. « Lorsqu’on jouait près du centre, on nous grondait en nous disant que si on continuait, on allait nous jeter un sort là-bas », explique Rasmané, 32 ans, qui vit tout près de la structure. « Quand on les voyait, on courrait en disant ‘Les vieilles sorcières de Tanghin passent !’, poursuit Assétou. Alors, on se cachait, on attrapait notre nombril ou on avalait un petit caillou pour qu’elles ne puissent pas s’emparer de notre âme. »

« Les vieilles sorcières de Tanghin. » Une image de mauvaise marque sans doute moins douloureuse que l’exil familial. Le gouverneur de l’Inner Wheel (femmes de rotariens) du district 909, qui soutient le centre en vivres à hauteur d’environ 500 000 FCFA et lui offre parfois des médicaments, explique comment s’opère la déchirure des liens. « Ces femmes sont privées de l’affection de leur famille et de leurs petits-enfants, car il leur est strictement interdit de leur rendre visite au centre. S’ils le font, ils sont eux aussi bannis car ils sont soupçonnés de pouvoir commettre après des actes de sorcellerie pouvant mettre à mal le village. Les enfants n’osent pas enfreindre la loi du village, car tout ce qui y est dit est parole d’évangile », nous a précisé Modima Sanogo, ce vendredi matin, lors de la visite annuelle du centre.

Un autre centre pour gérer l’affluence

Un autre centre de 80 femmes existe à Paspanga, un autre quartier de Ouagadougou. La Cour de solidarité est gérée par le ministère de l’Action Sociale, qui lui fournit, ainsi qu’au Centre Delwende, vivres, couvertures, nattes et autres vêtements. Il permet à Delwende de pouvoir faire face à l’afflux de femmes dont il ne peut s’occuper. Car, si Delwende reçoit principalement des femmes accusées de sorcellerie, il vient aussi en aide à celles qui n’ont pas de ressources. Et ces derniers temps, une autre catégorie de « pensionnaires » émerge : celle des femmes rejetées parce qu’atteintes du sida. « Si un homme sait que la nouvelle femme qu’il a eu par le biais du lévirat est malade et qu’il ne peut pas consommer le mariage, il trouvera un prétexte pour la répudier. Et pour cela, il lui arrive de l’accuser de sorcellerie », indique Modima Sanogo.

Malgré cette nouvelle donne sociale, on note tout de même quelques progrès. Aujourd’hui, les femmes des centres ne sont plus autant craintes. « Les gens comprennent que si elles sont là-bas, c’est peut-être parce qu’elles ont été accusées à tort », explique Assétou. Ainsi, des enfants vendeurs ambulants vont vendre leur pain, arachides et autres beignets aux grand-mères des centres. Sur leur visage, nulle peur, nulle envie de vendre au plus vite pour quitter les lieux. Une avancée qui résulte des diverses émissions télévisées qui ont mis en exergue le travail du Centre de Delwende, mais aussi de l’action de sensibilisation des pouvoirs publics. « Nous sensibilisons la population en lui expliquant qu’elle doit laisser de côté la tradition qui veut qu’on accuse telle ou telle personne d’être une mangeuse d’âme », commente Catherine Zongo, du ministère de l’Action Sociale.

Autre changement notable, les vieilles, avec le soutien de ce même ministère, ont maintenant une activité économique qui leur permet de faire face à leurs besoins, en évitant la mendicité autant que possible. Elles filent aux quatre coins des deux centres du coton brut qu’elles ont acheté ou qu’on leur a donné. Un coton qui sera ensuite vendu, chose quasiment inimaginable auparavant. « Les gens n’ont plus peur de leur acheter quoi que ce soit, ce qui prouve que l’action de sensibilisation du ministère est efficace. A terme, nous espérons qu’elles pourront quitter le centre et retourner en famille », confie Catherine Zongo. Le début d’une réhabilitation économique et sociale ?