Briser le tabou du sida au Niger

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Le premier cas de sida a été signalé au Niger en 1987, à Arlit, dans le nord du pays. Dix ans plus tard, plus de 10 000 personnes étaient contaminées par le virus. Seidik Abba, journaliste et chercheur, tire la sonnette d’alarme dans Le Niger face au sida (Ed. L’Harmattan), un ouvrage clair et concis dans lequel il présente une « photographie de la pandémie du sida au Niger », les acteurs de la lutte contre la maladie et propose de nouvelles formes de communication permettant de mieux sensibiliser la population pour qui le sujet demeure souvent tabou.

Nigerfaceausida.jpgJournaliste nigérien, spécialiste des questions sociales et de développement, Seidik Abba est correspondant permanent en France de l’Agence panafricaine d’information (Panapress). Titulaire d’un Doctorat en Sciences de l’information et de la communication de l’Université de Valenciennes (France), il a étudié au cours de sa thèse les moyens mis en place, au niveau national, pour lutter contre la propagation du VIH/sida au Niger. Un travail dont le prolongement est l’essai Le Niger face au sida : atouts et faiblesses de la stratégie nationale contre la pandémie (Ed. L’Harmattan, 2008). Entretien.

Afrik.com : Comment vous est venue l’idée de faire cette étude sur la stratégie nigérienne de lutte contre le sida ?

Seidik Abba :
Je suis parti d’un constat. A la fois dans mon entourage lointain et immédiat, les gens nommaient la maladie sans pouvoir en parler. Un tabou l’entourait. J’ai donc décidé d’interroger un silence qui existait autour du sida. On parlait de « longue maladie », de « maladie mystérieuse »… Donc j’ai fait une thèse pour interroger le problème, et le livre pour ouvrir le débat et briser le tabou.

Afrik.com : Vous a-t-il été difficile d’enquêter sur ce sujet ?

Seidik Abba :
Cela n’a pas été simple. Et je dois dire que ça a été d’autant plus difficile que je n’ai pas bénéficié de la collaboration des acteurs institutionnels. Je n’ai pas pu avoir accès à la documentation existant dans le pays, alors que j’étais parti en me disant que les gens allaient m’aider. Et ça a été encore plus difficile de faire parler les malades eux-mêmes, à cause du côté tabou de la maladie. J’ai pu faire quelques entretiens avec des personnes déjà hospitalisées, sous anonymat. Le travail de terrain n’était pas simple, et ça m’a conforté dans mon entreprise et l’idée de faire œuvre utile pour ceux qui viennent après moi.

Afrik.com : De 1987 à aujourd’hui, les moyens financiers et humains octroyés à la lutte contre le sida au Niger on progressé, pourtant la maladie a progressé elle aussi. Comment expliquez-vous ce fait ? Peut-on parler d’un échec total de la politique mise en œuvre par le gouvernement nigérien pour lutter contre la pandémie ?

Seidik Abba :
De 1987, où a été révélé le premier cas officiel de la maladie, à 2006, plus de 10 000 personnes ont été contaminées. Le montant mobilisé par le gouvernement du Niger, les coopérations bilatérale et multilatérale est passé de 0 à 16 millions de dollars en moins de 10 ans, et dans le même temps la maladie a progressé. Il y a deux facteurs qui expliquent cette évolution. Premièrement, la maladie n’est pas assumée. Donc les campagnes de prévention ne sont pas efficaces, et les comportements n’ont pas changé. Les comportements à risque restent importants. D’autre part, il n’est pas sûr que l’argent ait été bien utilisé. Il a servi à des séminaires, des voyages, l’achat de matériel… mais n’a pas été investi dans ce qui aurait pu être efficace dans la lutte contre le sida.

Afrik.com : Dans votre livre, vous soulignez les lacunes des politiques, des ONG, des médias, dans leur travail de sensibilisation et de protection. Vous insistez beaucoup sur leur manque de coordination. Est-ce là le principal problème dans la lutte contre la maladie ?

Seidik Abba :
Il y a de toute évidence une absence de synergie entre les différents acteurs. Il existe plus de 80 ONG, donc une sorte de business pour capter les fonds. Et ces ONG travaillent sans se concerter. Tous ces facteurs font que la lutte n’est pas très efficace. Le fait que la séroprévalence n’ait pas atteint 1% ne doit pas être une raison de minorer le problème. Je dis non ! Il ne faut pas attendre une prévalence à deux chiffres pour agir ! Cependant, le problème principal est le manque de volonté politique. J’ai consulté les programmes des différents partis qui n’accordent pas une place particulière au sida. Du coup, la maladie n’est pas au top de l’agenda politique du pays. On en parle que pendant la journée mondiale de lutte contre le sida. Cette absence de volonté politique, qui elle-même se comprend du fait que le Niger n’a pas atteint la cote d’alerte, explique tout le reste. Car si la volonté s’élève, tous les problèmes de coordination peuvent être réglés. Aujourd’hui, de nouvelles régions sont contaminées, preuve que la maladie progresse dans le pays.

Afrik.com : Estimez-vous que les autres pays d’Afrique de l’Ouest sont mieux organisés que le Niger ?

Seidik Abba :
Je n’ai pas fait d’étude précise. Mais quand on le compare avec le Sénégal, par exemple, l’on constate que la situation est différente car la volonté politique s’y est très vite exprimée. De plus, l’implication plus affirmée des marabouts et de la société civile permet d’obtenir de meilleurs résultats qu’au Niger.

Afrik.com : Pour mieux sensibiliser la population et lutter contre le sida au Niger, quelles sont vos propositions ?

Seidik Abba :
J’en ai formulé quelques unes dans mon livre. L’émergence de nouveaux acteurs dans la lutte contre le sida, notamment. Parmi eux, les chefs traditionnels dont la parole est plus écoutée que celle des leaders politiques ; les syndicalistes qui ont eu un rôle dans l’avènement de la démocratie, sont écoutés et ont une légitimité ; les artistes très connus qui s’expriment dans les langues nationales ; les sportifs, en particulier ceux qui pratiquent la lutte traditionnelle, le sport le plus populaire. J’ai aussi quelques propositions pour une meilleure coordination des différents intervenants. Au niveau des campagnes de prévention, il faut être plus efficace, ne plus mettre par exemple un panneau en français à un endroit où personne ne le comprend. Il faut également évaluer toutes les actions de sensibilisation pour rectifier le tir.

Commander : Le Niger face au Sida : atouts et faiblesses de la stratégie nationale contre la pandémie, de Seidik Abba, ed. L’Harmattan, 2008, 193p.