Bourbon, opération à haut risque ?

OPA en haute mer. Le 20 mai dernier, Jacques de Chateauvieux, à travers son holding familial Jaccar, a lancé une opération publique d’achat (OPA) sur le groupe Bourbon, dont il détient déjà 26,22 % du capital et dont il est le président du conseil d’administration. Selon le calendrier fixé, celle-ci devrait normalement prendre fin le 23 juin prochain. Si tout se passe bien…

Le groupe Bourbon, c’est tout simplement le numéro un mondial du secteur des services à l’industrie pétrolière, avec près de 500 navires et un chiffre d’affaires de l’ordre de 1,3 milliard d’euros. Présent dans toutes les grandes zones d’activités pétrolières, de l’Asie du Sud-Est à l’Amérique latine, en passant par le Moyen-Orient et l’Europe (mer du Nord), c’est pourtant en Afrique que bat le cœur de l’activité du groupe.

Bourbon l’africain

L’Afrique, c’est là où tout a commencé. Le groupe nait en 1948 à la Réunion du regroupement de plusieurs affaires familiales dans le domaine du sucre et du rhum. Une première vague de diversification dans la grande distribution, la pêche industrielle et les produits laitiers est suivie d’une seconde dans les activités maritimes, avec le rachat en 1996 des sociétés Les Abeilles (remorquage) et Setaf-Saget (transport). Autre tournant majeur en 1998, Bourbon s’introduit à la Bourse de Paris et cède ses autres activités, devenant ainsi un « pure player ».

Le déménagement du siège de Sainte-Marie à Paris, en 2005, n’entame en rien l’ADN africain du groupe, dont la moitié des résultats proviennent toujours de ses activités sur le continent. Bourbon est désormais implanté en Angola, au Cameroun, au Congo, au Gabon, au Ghana et au Nigeria, mais aussi en Égypte et en Lybie. Le chiffre d’affaires de la branche Afrique est toujours en croissance, même si la part qu’elle représente dans le revenu global tend à diminuer depuis une dizaine d’années.

Assaut sur le capital de Bourbon!

Avec le lancement de cette OPA, le groupe entend franchir une nouvelle étape décisive. «?Jusqu’à présent, notre modèle, c’était plus de croissance grâce à plus de bateaux », explique Jacques de Chateauvieux. « Une stratégie qui a trouvé ses limites », dixit Emmanuel Grasland des Échos.

« La prochaine étape demain, ce sera des stratégies différentes, de nouveaux partenariats et la nécessité d’accueillir des collaborateurs différents. Vu de Jaccar, il nous est apparu qu’il était indispensable d’être actionnaire majoritaire pour mener à bien ce changement? et être sûr que le cap soit maintenu?», plaide Jacques de Chateauvieux dans Les Echos.

Cette stratégie permettrait de protéger le groupe Bourbon des variations intempestives de son cours de bourse. Elle permettrait également, selon son président, de se développer plus facilement en Asie où « de nombreux partenaires sont des acteurs propriétaires de leurs affaires. Or, ceux-ci souhaitent traiter avec des égaux

Le hic, c’est que ces explications sont loin de convaincre la totalité des actionnaires de Bourbon, en particulier les actionnaires minoritaires. Et ce, en dépit des assurances que tentent de leur apporter Jacques de Chateauvieux. « Ce n’est pas un raisonnement financier et nous ne cherchons pas à exproprier les actionnaires ». Pourtant, tous n’en sont pas convaincus, loin s’en faut.

Inquiétudes des actionnaires minoritaires

Premier motif d’inquiétude, le prix proposé aux actionnaires pour le rachat de leurs actions dans le cadre de cette OPA. Comme le relève Olivier Pinaud de l’AGEFI, « S’il juge l’opération équitable, KPMG, l’expert indépendant mandaté,… note que le prix de 24 euros ressort dans le bas de la fourchette de valorisation déterminée par la méthode d’actualisation des cash-flows (DCF) et qu’il ne tient pas compte des nouvelles initiatives de croissance identifiées au cours du séminaire stratégique de mars 2014. Leur intégration dans un scénario plus optimiste conduit à une valorisation de 33,6 euros par action. Or, ces perspectives ne seront dévoilées aux actionnaires que fin 2014 ».

Deuxième motif d’inquiétude, les précédents judiciaires dans lesquels des actionnaires minoritaires ont porté plainte contre Jacques de Chateauvieux, lors de cessions d’actifs opérées par des sociétés dont ce dernier était actionnaire majoritaire. La Banque européenne d’investissement (BEI) et la Proparco (filiale de l’Agence Française de développement) se sont ainsi portées parties civiles, aux cotés d’un des ex-managers du fonds d’investissement Bourbon Axa Investment Fund, Henri de Villeneuve, dans le cadre d’une plainte examinée par le pôle financier du Tribunal de grande instance de Paris. Cette plainte, déposée en mars 2011, fait suite à des soupçons de prises de bénéfices indus de la part de certains de ses actionnaires au détriment d’autres, minoritaires, dont la BEI et la Proparco. Parmi les personnes mises en cause dans ce dossier figurent Jacques de Chateauvieux, mais aussi Vincent Gombault (par ailleurs, administrateur de Jaccar) et Olivier Decanniere, deux membres éminents d’Ardian, ex-Axa Private Equity, un fonds d’investissement français dirigé par Dominique Senequier.
Autre exemple d’une affaire mettant en cause Jacques de Chateauvieux, la cession en 2007 de ses actifs hôteliers dans l’Ile de la Réunion à la société Naïade, détenue par la famille Lagesse. À la suite de cette opération, des actionnaires de cette dernière ont introduit un recours en justice, eu égard aux conditions « obscures » ayant entouré, selon eux, cette cession.

Troisième et dernier motif d’inquiétude, le choix de Jacques de Chateauvieux de confier sa défense à l’avocat William Bourdon. Une partie significative du chiffre d’affaires du groupe Bourbon provient en effet de pays tels que le Gabon et le Congo. Deux pays concernés au premier chef par les affaires dites de « biens mal acquis », dont l’un des principaux pourfendeurs n’est autre que… Me Bourdon, par ailleurs conseil de l’homme d’affaires controversé Patrice Talon. Certains actionnaires craignent ainsi que les dirigeants des pays concernés, Denis Sassou Nguesso et Ali Bongo notamment, auxquels pourraient s’ajouter ceux du Cameroun et de l’Angola, pays dans lesquels le groupe Bourbon possède d’importants intérêts stratégiques, ne prennent ombrage de cette proximité et que cela s’en ressente sur le chiffre d’affaires du groupe.

Pour toutes ces raisons, il n’est pas exclu que cette OPA en haute mer ne se transforme, au final, en opération à haut risque.