Bonne nuit monsieur Senghor

Léopold Sédar Senghor s’est éteint jeudi 20 décembre à l’âge de 95 ans. Né en 1906, il a accompagné le siècle et marqué à jamais son pays, le Sénégal, mais également la littérature et l’espace francophone. Aujourd’hui, les hommages fleurissent à la mémoire du président-poète.

 » Je ressens une immense douleur. Le président Senghor, c’était pour moi un père aussi bien au plan politique que spirituel. Il m’avait adopté, confié des responsabilités et aidé à le remplacer à la tête de l’Etat. C’est un homme qui a tout fait pour moi et le peuple sénégalais. C’était un homme de vision, d’action, de sagesse, d’équilibre qui s’est toujours battu pour ancrer chez nous les valeurs démocratiques.  » Dernier hommage, dans les colonnes du Soleil, de l’ancien président sénégalais Abdou Diouf à celui auquel il a succédé à la tête de l’Etat en 1980.

Derniers hommages qui, depuis jeudi, courent sur les ondes et envahissent les journaux. Depuis que Léopold Sédar Senghor s’est éteint à l’âge de 95 ans, à son domicile de Verson, en Normandie. Senghor aux multiples faces et facettes qui réconcilia poésie et politique. Homme de lettres d’abord. Poète vivant le plus lu de l’espace francophone durant près de trente ans, mais ignoré par les jurés du Nobel, il répétait à qui voulait l’entendre :  » Mes poèmes. C’est là l’essentiel !  »

Ecriture pimentée et digne

Inventeur, avec le Guyanais Léon Damas et l’Antillais Aimé Césaire du concept de négritude, il possédait une écriture  » noble et simple, pimentée et digne, reconnaissable entre cent autres « , selon Jean-Pierre Péroncel-Hugoz dans Le Monde. Une écriture qui lui ouvrira les portes des manuels scolaires puis celles de l’Académie française en 1984. Il est à ce jour, le seul Noir à avoir endossé l’habit vert. Avec Alioune Diop, il est également à l’origine, en 1947, de la revue Présence africaine qui défendra la négritude et l’écriture africaine.

Grammairien aussi. Boursier en khâgne à Louis-le-Grand en 1928, côtoyant le futur président gaulliste Georges Pompidou, il est professeur agrégé de grammaire (premier homme noir à décrocher l’agrégation, en 1935). Il sera professeur de lettres au lycée Descartes de Tours puis à Marcellin-Berthelot à Saint-Maur (banlieue parisienne). Son goût pour la pédagogie ne se démentira jamais et se retrouve immortalisé par l’université d’Alexandrie (Egypte) qui porte son nom.

Homme politique respecté et coriace ensuite. L’un des rares chefs politiques africains à avoir quitté le pouvoir volontairement, après 20 ans de règne parfois mordant : la répression d’une grève étudiante en 1971 et l’emprisonnement pendant 12 ans de son rival Mamadou Dia, suite à une tentative de coup d’Etat en 1962.  » Ouvert à tous les arts et, d’abord, à celui de la politique, aussi fier de sa négritude que de sa culture française et qui gouverne avec constance le remuant Sénégal « , disait de lui le général de Gaulle.

Plus français qu’africain

Défenseur de la francophonie pour finir. Né en 1906 à Joal (au sud de Dakar) dans une famille de commerçants aisés, il n’aura de cesse de défendre la langue française dans son pays et à travers le monde. Devenant ainsi l’un des symboles les plus forts de l’espace francophone. Il acquiert définitivement la nationalité française en 1933.  » Au fond, Senghor était plus français qu’africain. On le lui a reproché mais son aura et son prestige ont aussi rejailli sur le Sénégal « , note Jacqueline Sorel, sa biographe (Léopold Sédar Senghor, éditions Sépia).

Ses détracteurs pointent aussi sa négligence des réformes économiques lorsqu’il était au pouvoir. Malgré cela, on ne peut qu’admirer le parcours de cet enfant noir issu d’une double minorité sur sa terre (sérère et catholique) et qui a su toucher à l’universalisme. Bonne nuit monsieur Senghor.