« Bòdlanmou pa lwen », une pièce en créole à la Comédie française

La Semaine de la Caraïbe (28 mars -1er avril), un évènement initié par l’association Etc_Caraïbe en partenariat avec l’Artchipel, Scène nationale de Guadeloupe, et la Comédie française, met en lumière des dramaturges issus de cette partie du globe. L’auteur guadeloupéen Frankito est l’un d’eux. Sa pièce de théâtre Bòdlanmou pa lwen est en lecture ce dimanche à la Comédie française. Entretien

Franck Salin alias Frankito est journaliste et écrivain. L’auteur guadeloupéen de 33 ans a publié en 2000 sa première œuvre littéraire, Pointe-à-Pitre – Paris, aux éditions L’Harmattan.

Afrik.com : Bòdlanmou pa lwen, votre pièce sera lue ce dimanche à la Comédie française dans le cadre de la Semaine de la Caraïbe. Que ressentez vous ?

Frankito :
C’est un très grand plaisir et une surprise d’être lu dans ce haut lieu du théâtre français. Pour sa première pièce, une pièce en créole de surcroît, c’est très gratifiant. D’autant plus que le créole est une langue qui a du mal à exister et qui a été longtemps combattue par l’Etat français et l’école de la République. Elle a été longtemps considérée comme une ennemie du français. Aujourd’hui le créole est enseigné à l’université et dans certains lycées. Depuis quelques années il est inscrit au bac. Cela nous donne à réfléchir sur le chemin parcouru dans les rapports conflictuels entre le français et le créole. L’histoire de cette langue est associée au déni et au refus, y compris de la part des Antillais. J’espère que mon travail aidera à mieux comprendre cette langue et prendre un peu plus conscience de sa valeur.

Afrik.com : De quoi parle Bòdlanmou pa lwen ?

Frankito :
.Bòdlanmou pa lwen est une pièce en cinq actes. C’est l’histoire de Léna et Gérard qui, après s’être longtemps cherchés, se trouvent et s’aiment. Mais le temps finit par avoir raison de leur passion. Au-delà de l’histoire d’amour, c’est une réflexion sur le couple antillais. Bòdlanmou pa lwen est un jeu de mots qui renvoie à l’expression Bòdlanmè pa lwen (le bord de la mer n’est pas loin, ndlr). Bòdlanmou pa lwen pourrait être traduit par : « prends patience, l’amour n’est pas loin ».

Afrik.com : Qu’a-t-il de si particulier ce couple antillais, comparé aux autres couples de la planète ?

Frankito :
Il est improbable ! La famille antillaise s’est construite autour de la femme par nécessité. A l’époque de l’esclavage, le Code noir de Colbert imposait la femme comme référence. L’enfant né de ventre esclave suivait sa mère. La famille est par conséquent constituée de la mère et de ses enfants, l’homme est un élément annexe. La femme est Poto mitan (poteau du milieu), en d’autres termes le pilier de la famille et l’homme gravite autour. L’essentiel des responsabilités reviennent à la femme. La charge est lourde d’autant que l’homme est souvent absent : fréquemment, l’Antillais ne reste pas longtemps avec la même femme. C’est l’un des principaux reproches que les femmes leur font d’ailleurs. Ces derniers, de leur côté, leur reprochent de ne pas leur faire suffisamment de place au sein du couple. La famille antillaise est souvent monoparentale. Ce type de structure familiale, que l’on dit matrifocale, est propre aux sociétés qui ont subi l’esclavage. Le phénomène se retrouve également chez les noirs américains. Le couple, la famille nucléaire, sont pour toutes ces raisons des notions improbables auxquelles les Antillais aspirent tout de même, sous l’impulsion, notamment, de l’Eglise.

Afrik.com : C’est cette frustration de l’homme antillais, que vous êtes, qui vous a poussé à écrire cette pièce ?

Frankito :
Je souhaitais vraiment mettre en avant sa parole.

Afrik.com : Qu’espérez-vous que cette pièce suscite chez les personnes qui la découvriront ?

Frankito :
Au-delà du plaisir qu’elle peut amener et qui est essentiel dans l’art, j’ai voulu donner à réfléchir sur nous-mêmes et sur des thématiques que nous n’évoquons pas suffisamment entre nous.

Afrik.com : Votre première œuvre était un roman en français. Pourquoi le théâtre et le créole cette fois-ci ?

Frankito :
Quand j’ai commencé à travailler sur ce texte, je n’avais pas envisagé d’écrire une pièce de théâtre. Mais je me suis très vite rendu compte que les thèmes abordés seraient mieux développés au théâtre. Quant à la langue, c’est tout naturellement que le créole s’est imposé parce que réfléchissais dans cette langue. Je me suis par contre demandé si ce texte en créole pourrait vivre parce que ses lecteurs – peu d’Antillais sont alphabétisés dans cette langue – sont limités.

Afrik.com : C’est ce qui vous a poussé à soumettre votre texte à Etc_Caraïbe [[Etc_Caraïbe est une association, fondée en 2003 par José Pliya et Danielle Vendée, qui défend et promeut les écritures dramatiques de la Caraïbe. Outre son concours, elle organise des classes d’écriture dont l’objectif est former à l’écriture contemporaine dramatique en privilégiant une vision nord-américaine. Vision qui donne la primauté à la structure, contrairement à la vision francophone qui laisse libre cours à l’inspiration.]]…

Frankito :
J’ai envoyé mon texte parce que je pensais que toute distinction serait un gage d’avenir pour lui. Il a reçu en 2005 le deuxième prix de la ville de Paris du concours Etc_Caraïbe.

Afrik.com : Quand pourra-t-on voir jouer Bòdlanmou pa lwen ?

Frankito :
J’ai réalisé une maquette à l’Artchipel en Guadeloupe, le théâtre national que dirige José Pliya, également co-fondateur d’Etc_Caraïbe. J’ai fait une mise en espace, en novembre 2006, qui a été très bien accueillie. Petit à petit, le texte se fait connaître et j’espère que la pièce sera bientôt jouée.

Afrik.com : Dans le cadre de la Semaine de la Caraïbe (28 mai-1er avril), votre pièce a été lue au théâtre Sorano à Toulouse. L’information est encore officieuse, mais son directeur aurait beaucoup apprécié votre œuvre et souhaiterais même la produire.

Frankito :
L’information m’est parvenue et je souhaite vivement
qu’elle devienne officielle.

« Le texte nous est parvenu, en 2005, dans le cadre du concours qu’Etc_Caraïbe organise tous les deux ans. Il a été sélectionné parce c’était un véritable coup de cœur du jury qui nous permettait, par ailleurs, de pousser plus en avant une expérience que nous avions déjà tentée au Canada. Nous avions fait une lecture d’une pièce en français et en créole. Le public québécois riait durant les passages en créole. Ce qui voulait dire que quelque chose s’entendait malgré le sens, pourrait-on dire, une musique, une émotion. »

Danielle Vendée, co-fondatrice et directrice artistique d’Etc_Caraïbe

 La lecture de Bòdlanmou pa lwen sera assurée par Christian
Julien et Ghislaine Décimus, sous la direction de Mariann Matheus, en présence de Frankito le dimanche 1er avril à 16h30

La Comédie Française.

Studio Théâtre.

Place de la Pyramide inversée

Galerie du Carroussel du Louvre

99, rue de Rivoli – Paris 1er

Renseignements : 01 44 58 98 58

www.comedie-francaise.fr