Bénin : les vidomegon, nouveaux esclaves urbains

Au Bénin, le phénomène des vidomegon prend de plus en plus d’ampleur. Ces « enfants placés auprès de quelqu’un » deviennent souvent les petits esclaves de leurs citadines familles d’accueil censées pourtant les protéger et les éduquer. Voyage au coeur de l’enfance bafouée dans un pays qui est devenue la plaque tournante du trafic d’enfants en Afrique de l’Ouest.

Six heures du matin à Dantokpa. Niché en plein cœur de Cotonou, la capitale béninoise, l’un des plus vastes marchés d’Afrique de l’Ouest se réveille paisiblement. Alors que le soleil illumine lentement le ciel, les travailleurs matinaux sortent de l’ombre pour s’adonner à leurs corvées quotidiennes. Samuel, 7 ans, encore tout somnolant, courbe son petit corps chétif pour nettoyer méticuleusement le sol d’une échoppe de tissus avant de décharger des cabas qui font dix fois son propre poids.
Originaire de la région rurale du Zou (sud du pays), cela fait deux ans qu’il trime au service d’une famille aisée de la mégalopole. « Bien sûr que mon village me manque mais mes parents m’ont confié à cette dame pour que je travaille et qu’elle m’éduque…»

Sous une chaleur matinale déjà cuisante, une kyrielle de bambins éreintés s’activent tous azimuts dans la fourmilière marchande régionale. « Disons que c’est une vieille tradition béninoise, se justifie une mama en jetant un œil sur ses cinq employés de moins de quinze ans. On permet à des enfants pauvres de venir à la capitale, je les accueille chez moi et leur offre du travail ». Mais pas de salaires ! Un business ô combien rentable pour les familles d’accueil qui disposent ainsi d’une main d’œuvre au prix imbattable qu’est la gratuité. En général, une somme avoisinant les 15 000 FCFA (23 euros) est versée aux parents pour le départ. À cela s’ajoute de modiques rétributions sporadiques. Puis, les bambins quittent leur village, direction la ville, avec le candide espoir de fouler les bancs d’une école et d’amasser de quoi faire (sur)vivre leur famille. Grande est la désillusion. Leur enfance se voit remplacée par un harassant travail 7j/7 et 20h/24.

La tradition s’est transformée en pratique esclavagiste

Ventes ambulante, manutention, nettoyage de stands, maçonnerie, basses tâches en tout genre, autant de labeurs réservés aux « Vidomégon », expression fon (langue la plus parlée au Bénin) qui signifie littéralement « les enfants placés auprès de quelqu’un ». Tradition séculaire détournée, le deal coutumier entre les parents et la famille d’accueil était autrefois clair : travail domestique contre éducation. Ce qui offrait l’opportunité d’une ascension sociale. Sauf qu’aujourd’hui, 90% des vidomegon ne sont pas scolarisés et que leurs compétences dépassent largement la sphère domestique. « La demande en main d’œuvre est forte sur le marché. L’âge de départ a commencé à chuter, les enfants sont recrutés dès cinq ans. Les employeurs vont les chercher au village ou passent par des réseaux familiaux. Désemparés, attachés à la tradition et ignorants de la vie citadine, les parents confient leur progéniture. Au village, il n’y a pas à manger. Ici, ils n’y touchent pas et c’est encore plus frustrant ! », analyse Emilie Kpadanou, psychologue pour enfants à la fondation Terre des hommes Bénin qui accueille et réinsère des enfants victimes de traite.

Selon l’Unicef, près de 200 000 enfants d’Afrique de l’Ouest se débattraient dans les filets de la traite. Et le Bénin constitue la plaque tournante régionale. Pays d’origine, de transit et de destination, l’ex-Dahomey est devenu le royaume du trafic d’enfant. Livraison assurée vers le Nigeria, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Togo et autres contrées sur commande. Une ressource naturelle intarissable…44% de sa population, enregistrée à l’état civil, est âgée de moins de quinze printemps. À l’unisson, les spécialistes estiment que près de la moitié des enfants béninois est concernée par ce fléau.

« Il faut changer les mentalités »

Quotidiennement, des vidomegon esseulés sont livrés à la brigade de protection des mineurs via son numéro gratuit, le 16, qui permet au quidam de dénoncer toutes formes d’exactions contre les enfants. D’autres fuguent et se rendent spontanément dans les locaux de la radio locale Tokpa, installée dans le marché. « Nous recevons et accueillons beaucoup de ces enfants exploités et battus. Nous diffusons alors un communiqué à l’antenne à l’attention des parents qui viennent ensuite récupérer leur enfant. Ces derniers temps, nous constatons une augmentation des fugues dues aux mauvais traitemements », explique Guy Kpakpo, directeur général de la station. Une analyse confirmée par sœur Maria Antonietta Marchese qui dirige depuis 1992 le foyer d’accueil Laura Vicuna. « Chaque fois qu’une fonctionnaire de Cotonou accouche, elle va chercher un vidomegon. Même ceux qui fréquentent la paroisse exploitent les enfants », constate-t-elle avec dérision. Si nous ne sensibilisons pas à l’importance de l’enfant dans la société, nous en serons toujours là. »

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