Ben Ali : Big Brother high-tech

Après les webmestres, c’est au tour des internautes d’être la cible du régime Ben Ali. Surfer sur des sites interdits par le pouvoir a valu à 20 jeunes hommes un aller-simple pour les geôles tunisiennes. Petit voyage au pays de la dictature numérique.

Le régime tunisien est en passe de se voir décerner la palme de la dictature la plus high-tech de tout le continent africain. Après avoir arrêté les cyber-dissidents tels que Zouhair Yahyaoui, auteur du site satirique tunezine.com, ou encore les webmestres du quotidien d’information tunisnews, les unités spéciales du ministère de l’Intérieur s’en prennent maintenant aux internautes. Un groupe de vingt jeunes hommes a été interpellé dans la ville de Zarsis pour avoir simplement regardé des sites interdits.

La police a saisi l’ordinateur et le matériel informatique utilisé par le petit groupe et les a transféré dans une prison de Tunis. Depuis, ils sont  » interrogés  » à l’abri des regards. Selon l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques, même leur famille n’aurait pas le droit de leur rendre visite. Ils ne sont pas prêts de revoir le soleil : la police les soupçonne aux dernières nouvelles d’être également proches du Nahda, un parti islamiste interdit en Tunisie.

Erreur 404

 » Les gens de l’Agence tunisienne de l’Internet (AIT) et du ministère de l’Intérieur sont très bien équipés et disposent d’un excellent savoir-faire « , concède Mourad du site Reveiltunisien.com. Pour le webmestre de ce site  » subversif « , l’événement n’est pas une première.  » Des internautes sont régulièrement arrêtés. C’est la première fois que ça se sait, c’est tout.  » La plupart des sites d’information – hormis ceux qui sont contrôlés par le pouvoir – sont censurés en Tunisie. Si l’on cherche à se connecter au site du journal Le Monde ou à celui d’Amnesty International, on tombe sur une page  » erreur 404  » classique.

Le flicage est maximal : pour disposer d’une adresse e-mail, d’un modem, ou pour ouvrir un site, il faut d’abord passer par l’AIT et fournir une pièce d’identité.  » En plus, tout le monde se connecte à partir des cybercafés, c’est moins cher. Et dans les cybers, il y a un mouchard électronique dans chaque ordinateur. Sans compter les mouchards humains : les gérants de cybercafés n’ont pas envie qu’on leur retire leur autorisation… « , poursuit Mourad. Question : comment peut-on alors se faire arrêter pour avoir surfé sur des sites  » interdits « , dans un pays où l’Internet est muré de toutes parts ?

L’astuce proxy

 » C’est simple, tout le monde passe par des proxys « , explique Maître Abderraouf Ayadi, de la Ligue des droits de l’Homme en Tunisie. Les proxys sont des petits logiciels libres – généralement utilisés par les pirates informatiques – qui servent à déguiser l’identité (l’adresse IP) de celui qui se connecte.  » Le problème, c’est que les ingénieurs de l’AIT passent leur temps à faire la chasse aux proxys par lesquels nous passons. Alors il faut toujours en trouver de nouveaux… On joue au chat et à la souris !  » confie l’avocat d’un ton las. Au risque de finir comme les vingt jeunes homme de Zarsis. Malgré le danger, 20% des connections du Réveil tunisien viennent de Tunisie. La haute technologie du régime Ben Ali, qui n’a rien à envier à la cyberdictature chinoise, éprouve donc encore des difficultés à verrouiller le Web. Alors comme dit Mourad :  » Si vous connaissez des gens là-bas : donnez-leur des adresses proxys !  » Mais prévenez-les aussi des conséquences…