
À Bukavu, les rédactions opérant dans les zones contrôlées par l’AFC/M23 viennent de recevoir de nouvelles consignes qui réduisent encore leur marge de manœuvre. Les émissions politiques sont interdites et les radios ne peuvent plus relayer les informations en provenance de Kinshasa. Cette décision renforce le contrôle du mouvement rebelle sur l’information dans cette région déjà plongée dans une guerre de récits.
La décision a été communiquée mercredi 19 août aux responsables des médias de Bukavu par Patrick Busu Bwa Ngwi Shombo, gouverneur du Sud-Kivu nommé par l’AFC/M23. La réunion, organisée à Nyamoma, a duré plusieurs heures et a porté sur les nouvelles orientations imposées aux médias locaux.
Désormais, les radios opérant dans les zones contrôlées par l’AFC/M23 ne sont plus autorisées à diffuser des débats ou émissions à caractère politique. Elles doivent également s’abstenir de reprendre, dans leurs journaux, les informations provenant de Kinshasa.
Des médias sommés de trier l’information
La mesure va plus loin qu’une simple interdiction des débats politiques. Selon les informations rapportées par Journaliste en danger (JED), les médias doivent relayer les activités de l’AFC/M23 et ne peuvent plus rendre compte des activités des députés nationaux élus du Sud-Kivu ou de personnalités originaires de la province qui se trouvent dans les zones contrôlées par Kinshasa. Autrement dit, une radio installée à Bukavu pourrait désormais parler de la vie locale, de santé, d’éducation ou d’environnement, maisdésormai se retrouver dans l’impossibilité de traiter librement les décisions prises par les institutions nationales ou les déclarations des responsables politiques restés fidèles à Kinshasa.
Même les programmes consacrés à la paix, à l’éducation, à la santé ou au développement, appelés à être privilégiés, devraient tout de même faire l’objet d’un contrôle préalable de la cellule de communication du gouverneur, en collaboration avec la RTNC Sud-Kivu. Pour les journalistes, cette situation pose une question aussi simple que fondamentale : comment informer une population lorsqu’une partie des sources lui est officiellement interdite ?
Le contrôle de l’information, un enjeu de guerre
Selon les informations fournies par JED, ces nouvelles restrictions seraient la conséquence notamment d’une émission diffusée sur Radio Bukavu FM. Le programme avait abordé une affaire concernant l’expulsion de la mère de l’ancien ministre Claude Nyamugabo de sa maison familiale. L’émission aurait provoqué la réaction des responsables de l’AFC/M23, qui ont ensuite convoqué les responsables des médias de Bukavu. Dans la foulée, un nouveau responsable du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC) à Bukavu aurait été verbalement désigné, toujours selon Journaliste en Danger. Cette nomination soulève à son tour des interrogations sur le fonctionnement d’un organe de régulation relevant normalement des institutions congolaises.
Cette offensive sur les médias n’est pas totalement nouvelle dans les territoires contrôlés par l’AFC/M23. Des organisations de défense de la presse documentent depuis plusieurs années les pressions exercées sur les journalistes de l’Est. Reporters sans frontières souligne que, depuis la prise de Goma par le M23 en janvier 2025, les journalistes des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu évoluent dans un environnement particulièrement dangereux. L’organisation rapporte notamment des pressions visant à imposer un traitement de l’information favorable au mouvement rebelle.
Un rapport de JED avait déjà fait état, en 2025, de menaces de fermeture contre des médias de Bukavu qui ne se conformeraient pas aux règles imposées unilatéralement par l’AFC/M23. Des restrictions visant la diffusion d’informations favorables à Kinshasa, aux FARDC ou aux Wazalendo avaient également été signalées. La nouvelle directive apparaît donc comme un prolongement de cette politique : contrôler non seulement ce qui est dit, mais aussi les sources à partir desquelles les populations peuvent s’informer.
Une bataille qui dépasse les studios de radio
Dans l’Est de la RDC, comme dans presque toutes les zones de guerre, l’information est devenue une composante à part entière du conflit. Chaque camp cherche à imposer son vocabulaire, sa lecture des événements et son propre récit. Sur le terrain, la situation militaire reste d’ailleurs tendue au Sud-Kivu. À la mi-août, des combats avaient opposé les FARDC, appuyées par les Wazalendo, aux forces de l’AFC/M23 dans le territoire de Kalehe, provoquant des morts et de nouveaux déplacements de populations.
Dans un tel contexte, les radios locales représentent bien davantage qu’un simple moyen de divertissement. Elles constituent souvent la première source d’information des habitants confrontés aux combats, aux déplacements et aux changements d’autorité. En leur imposant ce qu’elles peuvent diffuser et les informations qu’elles doivent taire, l’AFC/M23 va au-delà du contrôle des rédactions. Elle cherche aussi à maîtriser le récit dans un territoire dont le contrôle militaire reste au cœur de la confrontation avec Kinshasa.
Et pour les journalistes de Bukavu, le choix devient de plus en plus étroit : continuer à informer au risque de franchir les nouvelles lignes rouges, ou se résoudre à travailler dans un paysage médiatique où certaines informations sont désormais interdites avant même d’atteindre les auditeurs. À Bukavu, la liberté d’informer se réduit ainsi à mesure que s’étend la liste des sujets dont les journalistes ne peuvent plus parler.





