Badis Diab : « Nous ne devons pas réfléchir avec un logiciel occidental qui est celui du développement purement économique »

Badis Diab

Ex-footballeur, il a quitté le métier à seulement 21 ans suite à plusieurs difficultés, notamment des blessures et une prise de poids, pour s’investir dans l’entrepreneuriat avec sa startup Galactik France créée en 2016 et, plus tard, dans les œuvres humanitaires. L’homme a donc mis sur pied, avec Karim Amrani, l’ONG UNITY qui, aujourd’hui, œuvre dans une quarantaine de pays à travers le monde. Il s’appelle Badis Diab et nous allons vous partager notre entretien exclusif avec lui.

Entretien

Comment passe-t-on d’une carrière footballistique inachevée à la vie entrepreneuriale et aux œuvres humanitaires ?

Je dirais qu’il n’y a rien qui lie une carrière de footballeur professionnel à l’entrepreneuriat et à l’activisme humanitaire. D’ailleurs, cette trajectoire que j’ai prise au fil des années n’était pas prévue. C’est aussi cela la beauté de la vie humaine, à savoir ce côté inattendu que nous offre parfois le destin. Rien ne m’avait prédestiné à ce type d’évolution, mais aujourd’hui, en regardant derrière moi, je suis pleinement satisfait du cheminement qui est le mien, pour l’unique raison que je suis passé de la vie d’un jeune garçon à la recherche d’un rêve personnel, à celle d’un homme qui voue son existence au service du bien commun. Rien que pour cela, je ne regrette rien de la vie qui est la mienne.

Comment avez-vous vécu vos premières années après la fin prématurée de votre carrière qui commençait d’ailleurs à peine ?

Les premières années d’après-carrière furent les plus difficiles de ma vie. J’avais investi une grande partie de ma jeunesse dans ce rêve de devenir footballeur. Ainsi, lorsque tout s’est écroulé à un âge aussi précoce (21 ans), il m’a fallu du temps pour me reconstruire personnellement. J’ai mis plusieurs années pour me bâtir à nouveau et redéfinir ensuite mes objectifs de vie. Désormais, je peux affirmer avec certitude que cet échec fut une bénédiction, car c’est dans la difficulté que j’ai trouvé les ressources et la force de devenir un homme meilleur, plus responsable et actif pour le bien commun.

Pourquoi avez-vous pris le risque de créer une entreprise qui s’est fixée pour but de conseiller et accompagner les footballeurs amateurs alors que vous n’aviez pas connu vous-même un franc succès dans le domaine ?

À l’époque, nous étions en 2016, après quelques années de réflexion et d’analyses sur mon échec en tant que footballeur, j’ai eu envie d’apporter à ces milliers de footballeurs amateurs, dépourvus de conseils personnalisés sur leur carrière, une véritable prise en charge que je n’avais pas eu à leur âge, que ce soit au niveau sportif, mental ou physique. Dans une industrie du football attirée par la lumière du professionnalisme et de ce qu’il dégage comme rentabilité financière, je souhaitais m’investir à contre-courant, au service de ces innombrables footballeurs amateurs oubliés de tous. La réussite de Galactik France fut éclair car le concept était novateur à l’époque, et nous étions les seuls, en France, à proposer ce type de services, à la fois sportif et social.

A quel moment avez-vous décidé de faire de l’humanitaire ? Quel a été le déclic ?

J’ai toujours souhaité m’engager sur le terrain de l’action sociale, mais sans aucune expérience de terrain, j’avais laissé ce projet de côté. C’est lors d’un voyage au Ghana, à l’été 2016, que s’est véritablement instauré en moi une envie indéfectible de m’engager pour le bien commun. Ma rencontre avec l’Afrique profonde a été pour moi un choc émotionnel sans précédent. J’avais grandi avec le poids de la guerre d’Algérie, de l’injustice du colonialisme qu’avaient connu mes ancêtres. Et en France, j’ai connu le racisme institutionnel. De ce fait, j’étais stéréotypé à m’engager contre l’injustice, mais ce voyage au Ghana, en 2016, a eu sur moi un effet sans précédent. D’ailleurs, j’ai lancé ma première structure humanitaire dès mon retour en France, au mois d’août 2016.

Vous avez lancé en 2019 ce que vous avez appelé le revenu universel dans un village de l’Ouganda. Il était question de donner mensuellement 50 euros à l’ensemble des familles qui composent le village sur une période de 10 ans. Où en est le projet ? Comment comptez-vous le financer sur cette période relativement longue lorsque l’on sait que votre ONG est essentiellement financée par des donateurs privés ?

Ce projet de revenu universel a été lancé en novembre 2019, dans le district du Sironko, en Ouganda. L’idée était avant tout d’expérimenter l’impact que pouvait avoir le versement d’un revenu mensuel sur des populations démunies et dépourvues de toute aide sociale. Au lieu de décider continuellement à la place de ces populations ce dont ils auraient naturellement besoin, en leur distribuant de l’eau et du riz comme seules sources de leur épanouissement, je souhaitais aller plus loin que cette démarche, en proposant à ces personnes la possibilité de décider par eux-mêmes, dans un rapport d’égal à égal et de dignité à dignité, ce dont ils auraient besoin pour sortir de leur précarité sociale.

Aujourd’hui, plus de 8 mois après le lancement, l’impact sur ces populations est sans précédent, et cette somme d’argent mensuelle leur a permis d’entrevoir un avenir meilleur, en investissant tantôt dans leur activité agricole et entrepreneuriale, tantôt dans leurs études ou l’éducation de leurs enfants. Cela a eu beaucoup plus d’impact que la simple distribution de denrées alimentaires. Concernant le financement, nous fonctionnons par système de parrainage, où des donateurs privés, en Europe ou en Amérique du Nord, s’engagent à financer, pour une durée plus ou moins longue, le revenu pour une famille en particulier. Plus de 70 familles bénéficient aujourd’hui de cette aide.

Quels sont vos autres projets pour le futur ?

Mes projets sont de développer mes activités humanitaires à travers le monde. Avec UNITY, nous sommes aujourd’hui présent dans plus de 48 pays, et ce, sur tous les continents. D’ici la fin de l’année 2020, je me suis fixé l’objectif que nous soyons présent quotidiennement dans 71 pays, afin de défendre le plus de causes majeures possibles : éducation, aide à l’enfance, santé, handicap, biodiversité, aide aux femmes isolées, etc.

Parlant justement de la défense des causes majeures, nous avons observé que lorsque les premiers cas de la maladie à Coronavirus ont été signalés en Afrique, avec votre ONG UNITY, vous avez mené bien des actions pour soutenir le continent, notamment au Mali, en Guinée, au Sénégal pour ne citer que ces pays-là. Quel a été l’impact réel de vos actions en Afrique ?

Nous nous sommes engagés, dès les premières semaines de la pandémie du Covid-19, et ce, dans une dizaine de pays africains. Nous avons distribué des masques, des gants, des produits sanitaires de première nécessité. Nous avons mené des opérations de nettoyage de quartiers pour lutter contre la mauvaise hygiène et nous avons également mis en place des missions de sensibilisation. L’impact sur les régions où nous avons agi a été important, aussi bien sur le plan sanitaire et médical que sur l’aspect psychologique. En temps de pandémie et de peur généralisée, nous avons rassuré des populations qui pouvaient se sentir délaissées par les autorités locales. C’est d’ailleurs parfois ce à quoi sert l’engagement social et humanitaire. Par moments, il faut se substituer sur certains points aux autorités locales qui n’agissent pas, ou très peu, pour se mettre au service des populations dans le besoin.

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Que pensez-vous de la gestion de la crise du Coronavirus par les pays africains ?

Tous les pays africains n’ont pas géré cette crise de la même manière, donc il serait difficile d’avoir un avis généraliser sur la gestion africaine du Coronavirus. Toutefois, je dirai que la prise de conscience des gouvernements africains sur la dangerosité de cette épidémie a été trop tardive. Comme d’habitude, nous avons attendu de voir les pays européens prendre des mesures radicales avant de commencer à prendre le pas. Il n’y a pas de véritables stratégies sanitaires en Afrique, et la sécurité des populations n’est pas assurée. Et face au Covid-19 comme face à d’autres types d’épidémies tels que Ébola, la sécurité sanitaire doit devenir une lutte majeure pour les Etats africains.

Partagez-vous l’avis des afro-optimistes qui voient en la crise actuelle de nouvelles opportunités pour le continent ?

Évidemment, je pense que chaque crise est l’occasion de redistribuer les cartes et de mettre en place de nouvelles perspectives de développement. La crise du Covid-19 doit être bien plus qu’une simple prise de conscience pour nous autres Africains, elle doit aussi nous permettre de redéfinir de nouvelles façons de se comporter face à des crises sanitaires, et de placer l’enjeu médicale, sanitaire et hygiénique au cœur d’un nouveau modèle de développement. Nous ne devons pas réfléchir avec un logiciel occidental qui est celui du développement purement économique, nous avons d’autres priorités bien plus importantes à gérer. Et j’ai la certitude que le développement du continent africain passera par une évolution de nos conditions de vies sur le point de vue sanitaire, que ce soit dans notre rapport aux individus et celui à la terre, entre humanitaire et écologie.

Quel est votre conseil pour les populations africaines qui tendent de plus en plus vers un relâchement des mesures sanitaires qui visent à limiter la propagation du virus ?

Je pense que tout relâchement serait une grave erreur, surtout pour nous en Afrique. Comme je le disais précédemment, l’effort sanitaire va bien au-delà de la crise du Covid-19 en Afrique, cela concerne d’autres épidémies, d’autres maladies. Cette crise du Coronavirus nous a permis de prendre des mesures radicales contre la mauvaise hygiène, cela doit nous permettre d’instaurer une nouvelle façon de nous comporter entre citoyens, mais aussi vis-à-vis de la planète, dans un rapport éco-responsable, que ce soit pendant cette crise mondiale, mais aussi après. Ceci doit être le début d’une nouvelle ère pour notre continent, à la fois bénéfique et prospère d’un point de vue sanitaire, médical et écologique.