B comme Bab El Oued

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

B

BAB EL OUED

Pour Huguette Candotti-Besson

Jean-Pierre Elkabbach, Robert Hossein, Gisèle Halimi, Elie Chouraqui, Serge Moati, Albert Memmi,…: « ouf ! nous ne serons pas seuls! », avons-nous pensé dès notre arrivée, « il y a tant de Libanais ici, connus de tous, passant à la télé! »

Car pour nous, l’association d’un prénom européen et d’un nom de famille arabe – alors que chez les musulmans le prénom est forcément arabe – ne pouvait être que le signe de l’appartenance à cette communauté de chrétiens du Moyen-Orient dont nous faisions partie. C’est donc en France que nous avons découvert les juifs d’Afrique du Nord, nos cousins, nos frères.

« Vous êtes de là-bas? »: ma mère, sans doute autant à cause de notre nom de famille qu’à cause de son physique et de son tempérament méditerranéen, affable et gaie, et surtout de sa fabuleuse tchatche, dirait-on aujourd’hui, si typique de « là-bas », se faisait souvent poser la question, par une commerçante à Paris, une amie rencontrée à la gym, un parent d’élève croisé à une réunion. « Là-bas »: jamais, dans cette fin des années 60, le mot Algérie n’était prononcé d’emblée dans une conversation. A l’école, l’une de mes profs de français nous avait fait lire « Elise ou la vraie vie », l’histoire d’un amour entre une Française et un Algérien, en France, et je n’avais rien trouvé d’étonnant au récit, j’ignorais tout de la guerre d’Algérie, dont personne ne parlait.

« Oui », avait fini par répondre ma mère au bout de quelques mois, sans doute parce que c’était plus court que de raconter sa biographie mouvementée, mais sans doute aussi, amusée, et heureuse, d’être assimilée à un groupe dès son arrivée, de ne pas se sentir isolée, d’être identifiée en somme comme appartenant à une certaine communauté: celle des Français « venus de là-bas ». En outre, elle ne mentait pas: elle venait « de là-bas » – et nous avons vite découvert qu’entre ce « là-bas » – l’Afrique du Nord – et le nôtre – le Moyen-Orient – il y avait bien des points communs, si bien que pour ma mère, et pour nous, « là-bas » avait fini par englober toute la rive Sud de la Méditerranée – ce dont je peux vous dire, après de nombreuses lectures savantes en anthropologie, histoire, et sociologie, que c’est strictement exact.

Nos voisins du premier étage, dans l’immeuble, les Pierotti, étaient justement « de là-bas », et ce n’est pas un hasard s’ils devinrent très vite nos premiers amis. Juliette Pierotti et son mari Maurice étaient nés et avaient vécu jusqu’en 1962 à Alger, où Maurice était pâtissier, et leurs enfants étaient nés certains là-bas certains ici. Juliette et Maurice étaient gais comme nous avions toujours vu les gens l’être au Liban, et leur famille était comme les nôtres: parents, enfants, grands-parents, et même arrière grand-mère, étaient souvent réunis en de grandes tablées du dimanche que nous partagions souvent, chez les uns ou les autres, ou en de grands pique-nique au printemps. Plus que de l’amitié, je sentais qu’ils nous témoignaient de l’affection, cette expression particulière que prend l’amitié chez nous en Orient, peut-être parce qu’elle se traduisait par des gestes – bises sonores, accolades, rires en cascades – que je voyais peu d’autres familles françaises nous témoigner – mais j’ai appris depuis qu’en France l’affection est moins démonstrative. Et Juliette et ma mère en vinrent vite très vite à se tutoyer, comme on le fait chez nous entre amis, alors qu’entre mamans dans l’immeuble, le vouvoiement était de rigueur.

Les Pierotti comme mes parents avaient en commun des souvenirs de jours heureux et ensoleillés auxquels les avaient arrachés les tribulations de l’Histoire. Par ce passé commun, ils avaient aussi en commun, me dis-je aujourd’hui, une certaine distance par rapport à la société d’Ile-de-France où ils vivaient désormais, dépourvue de cette chaleur et de cette convivialité méditerranéennes dans laquelle ils avaient baigné toute leur vie.

Au fil des conversations avec Juliette Pierotti, et avec d’autres familles pied-noir comme nous apprîmes qu’on les appelait – et je compris immédiatement, avec ce sobriquet, le léger mépris et la distance que les Français de métropole mettaient avec ceux venus d’Afrique du Nord – rencontrées au fil du temps, ma mère finit par connaître le nom des quartiers d’Alger, des avenues principales, Bab el Oued, Casbah, Place du Gouvernement, et des salons de thé réputés, ce qui lui était d’un grand secours lorsqu’elle devait converser avec un commerçant « de là-bas ». « Nous sommes des juifs errants », disait-elle souvent, manière elliptique de parler de la douleur des discriminations sourdes mais réelles subies par les chrétiens en Egypte après l’Indépendance, de la blessure de l’arrachement à un pays adoré et à des souvenirs dorés, et des efforts incessants, ensuite, pour s’adapter et se faire accepter des sociétés où il fallait s’intégrer.

Car j’ai oublié de le dire: les Pierotti étaient d’origine juive, et cela aussi créait un lien entre nous, car finalement nous avions vécu la même histoire, chassés après les Indépendances à cause d’une religion différente, familles ayant quitté des pays où elles étaient parfois installées depuis un siècle ou plus parfois, occidentaux par l’esprit la culture l’éducation scolaire les références littéraires musicales ou de pensée, francophones parfaitement et même plus – passionnément – mais arabes intimement, pour les gestes de tous les jours, la cuisine toujours en quantité et préservée dans l’exil, couscous aux pois chiches chez eux pois chiches en hommos chez nous, les plats qu’on mange avec les doigts, leurs langues d’oiseau notre kebbé, la délicieuse séparation hommes/femmes dans les réunions de nos smalas, qui permet de papoter en liberté, et aux jeunes filles et aux garçons de grandir, l’amour des enfants que l’on vénère et que l’on gâte trop parfois, l’autorité des mères, le machisme séducteur des hommes, et tant d’autres choses encore, toute une culture commune en somme.

Finalement, nous n’avions pas eu tort de considérer ces gens originaires d’Afrique du Nord, comme des nôtres. Aujourd’hui, il m’arrive aussi, comme à ma mère, que l’on me prenne pour une tunisienne ou marocaine juive – à Paris, Rabat ou Tunis – et comme ma mère autrefois, parfois je ne déments pas. Mais je ne me sens pas juive errante, comme ma mère le disait en son début d’exil: car dans errante je lis le mépris des sédentaires pour les peuples migrants, le mépris d’un peuple pour un autre différent, je lis perdue et sans repères – ce que ma mère vivait peut-être en son début d’exil. Moi je me sens voyageuse, curieuse, cosmopolite, et polyglotte – ce qui est une manière plus positive, et plus proche de mon vécu, d’exprimer cette même réalité de migrante. Et je me sens à mon tour, comme ma mère jadis avec Juliette Pierotti – leur amitié a 40 ans aujourd’hui – étonnamment proche des hommes et des femmes, qu’ils viennent d’Afrique du Nord, d’Amérique du Sud, d’Europe de l’Est, ou d’ailleurs, qu’ils vivent en France ou ailleurs, qui ont des histoires familiales de migrations forcées et de discriminations sourdes, mais aussi d’exils librement choisis et de pays sans contrainte adoptés. Avec des hommes et des femmes qui dans leur vie ont voyagé. Et non, comme disent les sédentaires, erré.