Aux grands hommes, l’humanité reconnaissante

Tandis que certains applaudissaient à tout rompre, d’autres, notamment au sein des milieux les plus conservateurs des Etats-Unis et d’ailleurs, maudissaient sans doute tous les Dieux possibles et imaginables.

Pour ces derniers, Barack Obama, prix Nobel de la paix, c’était probablement un mauvais coup du sort ; ou une de ces conjurations, ourdie par tous ces « imbéciles », et ils sont nombreux, qui n’ont toujours pas compris qu’Obama est au mieux un usurpateur, un mystificateur, qui ne devrait pas tarder à tomber le masque. Par quel gri-gri avait-il donc pu obtenir une telle distinction ? Alors qu’il continuait de se prendre les pieds dans le tapis de son projet de réforme de la santé, et que, le CIO venait de lui infliger un sérieux revers, en préférant Rio à sa belle ville de Chicago, pour l’organisation des Jeux olympiques d’été de 2016. Pour tous ces contempteurs, c’était à ne rien y comprendre.

Hélas, pour ces esprits chagrins, il est à craindre que les obstacles à la compréhension d’un tel fait social, ne se situent bien au-delà de leurs volontés, contrairement à ce que pensait Pierre Bourdieu. Car en effet, l’essentiel de ce qui fonde cette surdité, doublée d’une grave cécité, c’est notamment l’impossibilité ontologique de vivre avec soi-même, et donc de pouvoir ne serait-ce qu’envisager ce que peut être l’altérité. Ce qui, à bien des égards, constitue d’abord une chance, avant que d’être un mérite quelconque. D’ailleurs, lorsque j’ai appris que le prix Nobel de la paix avait été attribué à Barack Obama, j’ai immédiatement repensé à l’une des convictions que je m’étais forgées au soir de son élection, à savoir que cet homme s’était déjà hissé non loin de quelques-uns des phares de l’humanité; et quoi qu’il advienne désormais, il incarnera à jamais, une page importante de l’Histoire. Effectivement, au-delà de l’écume euphorisante liée à l’obamania, encore prégnante dans bien des milieux, une évidence s’impose : désormais, Barack Obama marche sur les traces de Nelson Mandela, et, il nous fait inévitablement penser à Martin Luther King, voire, au Mahatma Gandhi. La seule interrogation, à cet aune, étant de savoir s’il parviendra à se hisser au niveau de ces illustres prédécesseurs, ou si, à plus de vingt siècles de distance, et surtout, à l’épreuve de l’exercice du pouvoir, il arrivera à faire aussi bien que l’empereur romain Marc Aurèle, « l’un des rares humains à avoir détenu pouvoir temporel et sagesse innée ».

Barack Obama au pied du mur

En lui attribuant cette prestigieuse distinction, le comité Nobel conforte ma conviction ; mais surtout, il met Barack Obama au pied du mur, et lui « impose » par la même occasion, un devoir d’exemplarité. Une exemplarité qui va bien au-delà du temps de ses fonctions présidentielles, et qu’il devra cultiver tout au long de sa vie, afin de mieux exercer ce que le philosophe Alexandre Jollien appelle très justement « Le métier d’homme ». Et de ce point de vue, Nelson Mandela incarne, à mes yeux, un modèle quasiment indépassable. S’adressant à lui, Thabo Mbeki a écrit : « Après un long chemin, nous sommes arrivés au point de départ d’un nouveau voyage. Nous t’avons, toi Madiba, comme l’étoile la plus proche et la plus brillante pour nous guider. Nous ne pouvons pas nous perdre ». Malheureusement, Thabo Mbeki ne s’est pas appliqué à lui-même, cette injonction qu’il avait si justement énoncée. Cette dernière résonne aujourd’hui comme une sentence, que Barack Obama pourrait très bien reprendre à son compte. La teneur de la courte allocution qu’il a prononcée devant la Maison Blanche, quelques heures après cette décoration, ne permet pas vraiment d’en douter.

Pourtant, dans l’avalanche de réactions qui a suivi l’attribution de ce prix, j’ai perçu beaucoup d’incompréhension, ou plutôt, une grande difficulté pour certains, à mettre en œuvre ce que Edgard Morin appelle la pensée complexe. L’objectif étant bien sûr de « dissoudre » les interrogations, les incertitudes et les ambiguïtés qui pourraient entourer cette « nobelisation ». A travers des perceptions réductrices et simplificatrices, qui se veulent pourtant rationnelles, beaucoup jugent cette distinction prématurée, voire injustifiée, car les Etats-Unis sont notamment à l’origine de nombreux conflits dans le monde. Des faits avérés certes, aux conséquences souvent considérables, et qui sont pour la plupart condamnables à tout point de vue. Mais gardons nous malgré tout de ces visions qui font fi de la complexité. Et c’est à juste titre qu’Edgard Morin nous met en garde contre les pathologies de la pensée. Il écrit à ce propos que : « La pathologie de la raison est la rationalisation qui enferme le réel dans un système d’idées cohérent mais partiel et unilatéral, et qui ne sait ni qu’une partie du réel est irrationalisable, ni que la rationalité a pour mission de dialoguer avec l’irrationalisable ».

Autrement dit, lorsqu’on en a la possibilité, il est utile, et même salutaire, de travailler à ne pas se laisser aveugler par la complexité du réel. Or, Barack Obama incarne cette complexité. D’où la difficulté, pour certains, à comprendre son surgissement et les conséquences qui en découlent. Et ceux qui lui contestent aujourd’hui cette distinction, sont aussi parfois ceux qui doutent encore qu’il soit déjà rentré au Panthéon de l’humanité. Pour étayer leur argumentation, ils mettent en avant les difficultés actuelles d’Obama en matière de politique intérieure, ses initiatives inabouties pour la paix au Proche-Orient, la poursuite des conflits irakien et afghan… D’ailleurs, de la même manière, l’on ne peut pas se contenter, à l’inverse, d’évoquer ses succès, son « génie » dans la mobilisation des symboles, sa lutte contre la prolifération nucléaire, sa main tendue aux musulmans, à l’Iran, à la Russie… pour justifier son mérite réel ou supposé. Ces positionnements manichéens font oublier les mots de Pascal sur ce en quoi consiste la grandeur de certains hommes, et l’exemple qu’ils nous donnent : « On tient à eux par le bout par lequel ils tiennent au peuple;(…) Ils ne sont pas suspendus en l’air, tout abstraits de notre société. Non, non ; s’ils sont plus grands que nous, c’est qu’ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau, et s’appuient sur la même terre ; et, par cette extrémité, ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les bêtes ».