Au miroir de la civilisation

 » Le Miroir  » est le premier témoignage d’un Algérien sur les débuts de la colonisation française. Ecrit en 1833 par un notable arabo-turc, après trois ans de présence française, le livre est d’un précieux document historique et statistique. C’est aussi un constat amer des exactions de la France sur le sol algérien.

 » Tout ce qui s’est passé à Alger, depuis trois ans, m’impose un devoir sacré, qui est de faire connaître l’état réel de ce pays, avant et après l’invasion, afin d’attirer l’attention des hommes d’Etat sur cette partie du globe.  » Hamdam Khodja écrit pour alerter l’opinion publique et les dirigeants politiques français sur le sort d’Alger sous la Régence. De fait, son texte, rédigé et publié en 1833, aussitôt traduit (de façon maladroite) et publié en français, est le premier ouvrage écrit par un Algérien sur l’occupation française.

A cette époque, l’occupation d’Alger est  » un processus grave mais limité et éventuellement réversible « , écrit Abdelkader Djeghloul dans l’Introduction. Ce qui explique l’initiative de Hamdam Khodja, Kouloughli (arabo-turc), grand propriétaire foncier et principal commerçant d’Alger, qui va se poser en médiateur entre la population et les forces françaises, collaborant avec elles à la gestion de la ville tout en essayant de négocier leur départ. Homme de double culture, largement ouvert sur l’Europe, il en appelle aux  » Lumières  » de la France.  » Pour lui, l’occupation provisoire d’Alger peut être positive. Elle peut être l’occasion de faire l’apprentissage des méthodes modernes et libérales de gouvernement « , explique Abdelkader Djeghloul. Avec l’espoir que le pays européen joue le rôle du despote éclairé.

Où est la France des Lumières ?

Or, c’est bien l’inverse que le professeur de droit observe depuis trois ans. Il explique comment la Convention du 5 juillet, à peine signée, est déjà violée :  » les Français n’ont pas accompli la centième partie de ce qu’ils ont promis dans leurs proclamation et capitulations. (…) On pensait qu’une nation honorable ne violerait pas ses traités ; que nous jouirions de la liberté et que nous serions traités avec justice. (…) Mais voici plus de trois ans que ceux-ci gouvernent et tout ce que nous voyons dans la conduite de ces messieurs ne nous offre que les défauts communs des hommes, c’est-à-dire leur égoïsme, leur faiblesse, leur aveuglement et leur orgueil. On nous opprime à Alger, et si nous osons élever la voix contre ce système d’oppression, on nous exile… Pourquoi les Français ne nous gouvernent-ils pas selon leurs institutions ?  »

Il décrit les pillages, les massacres, les spoliations, les humiliations, les vexations et le manque de sensibilité des Français par rapport à la culture et à la religion musulmanes :  » en mettant le pied sur le territoire algérien, les Français ont oublié tout règlement de politesse et d’honnêteté. (…) La soif des richesses, dont ils paraissent possédés, leur ôte toute prudence et toute sagesse ; ils deviennent sourds et aveugles ! (…) Où sont donc ces Français tant vantés, ces élèves du grand Napoléon, ces généraux administrateurs, ces citoyens, ces magistrats si intègres !! Qu’ont-ils fait de leur science, de leur capacité et de leur intelligence ?  »

L’abominable Clauzel

Hamdam Khodja est lucide sur les erreurs tactiques et militaires du pouvoir ottoman en place qui ont facilité la pénétration de l’armée française en Algérie. Mais il sous-estime en revanche

les avantages que pourra retirer la France de la colonisation. Ainsi, il décrit la Mitidja, où il possède des terres, comme  » un pays marécageux et malsain  » alors qu’elle deviendra l’une des plus riches régions du pays au XXème siècle. Malgré l’ouverture d’esprit dont il semble faire preuve avec les Européens, son regard est souvent condescendant et réducteur à l’égard des bédouins et des Kabyles, et parfois intolérant à l’égard des Juifs.

Malgré tout, son témoignage est un précieux document historique qui apporte un éclairage de  » l’intérieur  » et qui en a dérangé plus d’un à l’époque. Notamment le général Clauzel, commandant en chef de l’armée d’Afrique, qui employait son zèle à détruire les bazars d’Alger, lieux de vie et d’emplois, et à reconvertir les mosquées, lieux inviolables et sacrés, en hôpitaux. Hamdan Khodja l’accuse de s’être  » enrichi au détriment des Algériens et aux dépens de l’honneur de la nation française « . Des attaques cinglantes qui conduiront le général à répondre dans la Réfutation de l’ouvrage, publiée à la suite du Miroir. Ce miroir sans complaisance qui, malgré les apparences, est une forme de résistance. Ce miroir tendu aux autorités françaises qui ne voudront malheureusement pas le regarder en face.

Le Miroir, Aperçu historique et statistique sur la Régence d’Alger, de Hamdan Khodja, éditions Actes Sud Sindbad.

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