Au Maroc, bloguer n’est pas jouer

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Les autorités marocaines ne voient pas d’un très bon œil ces journalistes d’un nouveau genre que sont les blogueurs. Deux d’entre eux et le propriétaire d’un cybercafé ont été emprisonnés. L’un deux, Boubaker Al-Yabid, a été relâché il y a à peine une semaine, après être resté plus de deux mois derrière les barreaux. Saïd Benjebli, président de l’Association des blogueurs marocains, ne cache pas son inquiétude. Pour lui, les blogueurs vivent sous pression permanente.

said_benjebli.jpgA l’Association des blogueurs marocains, composée de journalistes-citoyens actifs dans le domaine des droits de l’homme, on sait que le geste de poster un billet ou une photo sur son blog peut coûter très cher. Deux des membres de cette association, El-Bachir Hazzam et Boubaker Al-Yabid, ont été emprisonnés durant plus de deux mois fin 2009 pour avoir osé publier des reportages sur une manifestation réprimée. Le propriétaire d’un cybercafé d’où un blogueur a publié son article est, lui, toujours sous les verrous. Le collectif a en outre fait parler de lui en organisant, en janvier dernier, une «semaine de deuil national» pour protester contre l’avalanche de procès qui s’est abattue sur les journaux. Née il y a à peine un an, elle revendique pas moins de 400 membres aujourd’hui, et affiche son intention de peser sur le débat à propos de l’avenir de la presse dans son pays. Saïd Benjebli, 30 ans, journaliste et président de l’association, évoque la situation des blogueurs marocains avec Afrik.com.

Afrik.com : Après El-Bachir Hazzam en décembre, un deuxième blogueur, Boubaker Al-Yabid, a été remis en liberté le 5 avril dernier. Est-ce un signe d’apaisement, êtes-vous soulagé ?

Saïd Benjebli :
Nous vivons en permanence au rythme des arrestations et des remises en liberté. Cette semaine encore, nous avons appris un cas d’emprisonnement qui pourrait relever d’une atteinte à la liberté d’expression. Il s’agit d’un mineur qui a été interpellé et torturé pour avoir surfé sur un site Internet américain. Des faits qui remontent à 2009. Pour le moment, nous ne disposons pas de tous les détails pour réagir. En fait, nous ne savons pas encore si cette personne a piraté ce site, ce qui relèverait du pénal, ou si elle l’a utilisé uniquement pour publier des informations, et là nous serions devant un cas d’atteinte à la liberté d’expression. En ce qui concerne Boubaker Al-Yadib, nous ne sommes pas non plus soulagés. Parce qu’il a été mis en prison plus de deux mois alors qu’il n’a commis aucun crime. Son seul tort est d’avoir publié des articles à propos d’une manifestation sur son blog.

Afrik.com : Selon le journal Le Monde, le ministre de la Communication Khalid Naciri a déclaré que la blogosphère était une «zone de non-droit», sous-entendant qu’il fallait une loi pour les blogueurs. Qu’en pensez-vous ?

Saïd Benjebli :
Je pense que le ministre a raison quand il dit cela. C’est vrai qu’il n’existe pas de loi sur la blogosphère et qu’il en faudrait une pour encadrer cette activité et garantir le droit à la libre expression. Mais ce que cherche le pouvoir en réalité, c’est une manière de censurer les blogs. Les autorités ont les moyens de faire pression sur la presse écrite – à travers les imprimeries, la distribution et autre -, mais les blogs échappent à toute forme de censure. C’est pour cela que le pouvoir punit si sévèrement les blogueurs.

Afrik.com : Quel genre d’informations diffusent vos blogueurs ?

Saïd Benjebli :
Nous diffusons les informations les plus diverses, et nous marchons dans les pas de la presse. Nous nous conformons à l’éthique journalistique. Nous avons été jusqu’à élaborer une Charte pour les blogueurs. Je ne pense pas qu’une communauté de blogueurs l’ait fait avant dans le monde arabe.

Afrik.com :Jamal Eddine Naji, le coordinateur de la commission du dialogue national Médias et société, qui planche actuellement sur un projet de réforme du Code de la presse, a qualifié vos blogueurs d’«intégristes». Cela a-t-il un rapport avec votre passé d’islamiste?

Saïd Benjebli :
J’étais islamiste mais je suis laïc à présent. Notre mouvement aussi est laïc et nos adhérents viennent d’horizons très divers. Athées, socialistes, amazighes, laïcs, toutes les couleurs sont représentées dans notre association. Nous sommes avant tout libres et nous fonctionnons de manière démocratique.

Afrik.com : Que pensez-vous du dialogue sur l’avenir de la presse initié par les autorité via la commission du dialogue national Médias et société ?

Saïd Benjebli :
Cette initiative provient du pouvoir. Jamal Eddine Naji, le coordinateur, est un proche et ami du Roi. Il est missionné par le parti au pouvoir, le Parti de l’Authenticité et de la Modernité (PAM), pour imposer l’agenda de l’Etat, sans prendre en compte l’opinion des journalistes. Ils ne veulent pas d’un partenaire sérieux et n’ont pas accepté qu’on fasse des propositions crédibles. Pourquoi tiennent-ils des séances à huit-clos, secrètes ? N’est-ce pas la preuve qu’un complot se joue contre les journalistes ?

Afrik.com : Pourquoi la commission a-t-elle inclus la blogosphère dans ses travaux, selon vous ?

Saïd Benjebli :
Ils ont effectivement fait de la blogosphère une priorité. Ils ont d’ailleurs fait appel aux services d’une spécialiste américaine, pour avoir une expertise. Si c’est un dialogue, celui-ci est en train de se faire sans les acteurs réels de la presse électronique. Ils veulent au contraire mettre la presse à distance, lui imposer des règles, lui imposer la censure électronique et la museler. J’ai personnellement reçu une invitation officielle. J’ai assisté à deux séances, une fois comme représentant de l’Association des blogueurs et une autre en tant que journaliste. Mais dès qu’ils ont vu que nous étions sérieux, que nos propositions étaient crédibles, Ils nous ont traités d’intégristes pour nous discréditer et nous réduire au silence. Nous nous sommes alors retirés.

Afrik.com : Vous vous présentez comme un militant des droits de l’homme et de la liberté d’expression, pour autant, et selon votre Charte, vos membres n’ont pas le droit de «porter atteinte à la pudeur publique», d’aller à «l’encontre des valeurs de la société». Précisez votre pensée, est-ce que vous seriez prêt à critiquer la religion, défendre les athées, vous montrer solidaire avec les homosexuels ?

Saïd Benjebli :
Nous ne pouvons pas injurier les religions. Que ce soit la religion musulmane, juive, chrétienne ou autre. Au sein de notre association, nous établissons une différence entre critiquer et injurier. Nous encourageons bien évidemment la critique, mais nous n’insultons ni les gens ni ne portons atteinte à ce qui relève du sacré. En ce qui concerne les homosexuels, j’en ai défendu auparavant. Je n’ai aucun problème avec cela. Je pense qu’ils ont tout à fait le droit de s’exprimer, de tenir un blog ou un site Internet. En outre, Najib Chaouki, qui est membre du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI),[[L’association avait défrayé la chronique en septembre 2009 en organisant un pic-nique dans un lieu public en plein mois de Ramadan, pour protester contre l’obligation de jeûner.]], fait partie du bureau de notre association, et il est un ami très proche. C’est pour vous dire que nous respectons tout le monde et que nous restons ouverts à toutes les tendances.

Afrik.com : Combien d’adhérents revendiquez-vous ?

Saïd Benjebli :
Nous comptons 400 blogueurs adhérents et autour de 1000 sympathisants.

Afrik.com : Votre association n’a-t-elle toujours pas d’existence légale ?

Saïd Benjebli :
Notre association est indirectement interdite par les autorités marocaines. L’administration refuse de nous délivrer le récépissé qui atteste de notre enregistrement auprès de l’administration. Les autorités recourent souvent à ce genre de pratiques [Human Right Wtch dénonce dans un [rapport publié en octobre 2009 les entraves à la liberté d’association au Maroc. Selon la loi marocaine, l’administration est obligée de reconnaître l’existence d’une association dès lors que celle-ci s’est déclarée aux autorités, sans avoir besoin d’obtenir une autorisation préalable. Mais les autorités refusent d’enregistrer des associations qu’ils ne trouvent pas à leur goût, en violation de leurs propres lois.]] pour étouffer des associations qui leur déplaisent. Comme nous n’avons pas d’existence légale, nous n’avons pas la possibilité de ramasser de l’argent pour les différentes activités de notre association. C’est une situation très inconfortable parce que nous n’avons pas pour principe de travailler dans l’opacité.