Artemus à la recherche de ses racines

Le Libérien Artemus Gaye, 29 ans, vit aux Etats-Unis depuis 10 ans. Il fait partie de la délégation afro-américaine présente au Congrès de la jeunesse africaine organisé par la Libye du 26 au 28 mars. A l’occasion de l’ouverture du Congrès, il nous présente son association en lien avec l’Afrique.

De Tripoli

Le Congrès de la jeunesse africaine se tient à Tripoli du 26 au 28 mars. Invitées par la Libye, plus d’un millier de personnes sont arrivées d’Afrique, d’Europe, d’Amérique Latine et des Etats-Unis pour participer à cette grand-messe autour de l’unité africaine, un thème cher à Muammar Khadafi. C’est d’ailleurs le Guide lui-même qui a inauguré les séances, dimanche matin, devant une foule en délire scandant son nom. Khadafi le panafricaniste a su rallier à lui les participants, affirmant leur parler avec « le langage de la vérité ». « L’avenir repose entre vos mains. (…) Ne comptez pas sur les gouvernements pour construire votre avenir. (…) La volonté des Africains ne peut se concrétiser que grâce aux pressions que vous exercez sur vos responsables », a-t-il déclaré. Pour cette rencontre, la Libye a vu les choses en grand, invitant des délégations de 10 à 30 personnes suivant les pays. Artemus Gaye lui, vient des Etats-Unis, représentant la Prince Ibrahima and Isabella Freedom Foundation.

Afrik : Pouvez-vous présenter votre fondation ?

Artemus Gaye :
J’ai créé une association il y a dix ans, qui est devenue une fondation il y a deux ans. Le fait de passer au statut de fondation permet de faire des levées de fonds pour entreprendre des actions humanitaires. Vous pouvez recevoir et redistribuer des dons. Ma fondation travaille notamment dans le domaine de l’éducation et de la santé des enfants en Afrique. Par exemple, nous faisons pression sur les groupes pharmaceutiques pour qu’ils baissent les prix des médicaments.

Afrik : Qui est Prince Ibrahima ?

Artemus Gaye :
Cette structure m’a été inspirée par mon histoire familiale. Je suis un descendant du Prince Ibrahima, un prince guerrier africain né en 1762 au Futa Jallon, la Guinée d’aujourd’hui. Il a été capturé pendant une bataille, vendu comme esclave et transporté au Mississipi. Il a été acheté par un propriétaire de plantation en 1789. En 1807, un médecin dont la vie a été sauvée en Afrique par le père d’Ibrahima, reconnaît le fils du roi. Il tente de le faire libérer mais son propriétaire refuse et le gardera esclave 20 ans de plus. En 1828, enfin, il retrouve la liberté, à 66 ans, et part en 1829 pour le Liberia, où il mourra de la malaria quelques mois plus tard. Ma grand-mère me racontait l’histoire pendant la guerre civile au Liberia et au moment où nous avons fui le pays, ça m’a beaucoup marqué. Avant, l’esclavage n’était pas quelque chose auquel je pensais. Ibrahima a eu huit fils dont trois seulement ont été au Liberia. J’ai voulu connaître l’histoire de ceux qui étaient restés aux Etats-Unis, j’ai fait beaucoup de recherches.

Afrik : Depuis quand habitez-vous aux Etats-Unis ?

Artemus Gaye :
Je suis né en 1976 au Liberia mais une partie de ma famille a toujours habité les Etats-Unis. A cause de la guerre civile au Liberia, j’ai d’abord été au Sierra Leone puis au Zimbabwe, en 1986, pour faire mon collège et mon lycée. En 1996, je suis parti pour Detroit, dans le Michigan, et j’ai poursuivi mes études. Je suis encore étudiant à l’heure actuelle, en éthique, religion et journalisme. J’ai de la famille un peu partout dans le pays : mon père et mes oncles sont au Texas, j’ai une sœur en Californie et une en Floride.

Afrik : Cette Fondation était donc pour vous une façon de retrouver vos racines ?

Artemus Gaye :
Tout à fait. J’ai d’ailleurs organisé en 2003 un Festival de la liberté pour célébrer le 175e anniversaire de l’affranchissement d’Ibrahima et son retour en Afrique, dans la ville de Natchez, Mississipi. Il y avait mon père, descendant d’Ibrahima, une descendante du planteur esclavagiste et un descendant du journaliste qui, à l’époque, avait défendu la cause d’Ibrahima. C’était très émouvant. Je suis en train de réaliser un documentaire pour la télévision américaine sur la vie d’Ibrahima, le film devrait sortir l’année prochaine. Réfléchir sur l’esclavage permet aussi de mieux comprendre la guerre civile libérienne. Ce sont des esclaves affranchis qui ont créé ce pays, en soumettant les autochtones. De cette division profonde de la population est né le conflit.

Afrik : C’est la première fois que vous participez à ce genre de forum panafricain ?

Artemus Gaye :
Je participe à de nombreux forums africains car je pense qu’il faut amener les gens de toutes les communautés à se rencontrer et discuter. Ma fondation a pour but de rassembler ces gens. J’aimerais créer un centre pour l’Afrique à Chicago. Les Africains viennent de partout, ont des parcours très différents et ils ont du mal à parler d’une seule voix. J’aimerais que ce centre serve de lieu de rencontre et de revendication mais aussi de fête.

Afrik : Que pensez-vous de la récente élection présidentielle libérienne ?

Artemus Gaye :
Cela fait 11 ans que je ne suis pas retourné au Liberia mais, avec l’élection de Sirleaf, c’est une nouvelle ère qui s’ouvre, pour l’Afrique et pour les Africaines. Les femmes ont toujours eu le pouvoir en quelque sorte, même s’il n’était jusque-là pas politique. Sirleaf est un exemple pour toute la nation. Je suis très optimiste et j’ai hâte d’y aller. J’ai prévu un voyage en juin pour mon documentaire.

Afrik : Comment se passe la vie aux Etats-Unis en tant qu’Africain ?

Artemus Gaye :
L’Amérique est un endroit intéressant. Si vous avez une vision de ce que vous souhaitez y réaliser, tout se passe bien. Il y a beaucoup de discrimination et de racisme mais, en même temps, vous avez tellement d’opportunités. Vous pouvez aller à l’école, faire des études, travailler… Mais il faut savoir ce qu’on veut et être fort. L’Afrique n’intéresse pas du tout les Américains, il faut donc s’éduquer soi-même. Les jeunes Afro-américains ne s’intéressent pas au continent, ils sont victimes des stéréotypes véhiculés par les médias et il y a une grande incompréhension entre les Noirs américains et les Africains. Mais certains groupes s’organisent pour créer une nouvelle conscience noire. Il faut se libérer mentalement, c’est un grand défi et c’est ce sur quoi je travaille avec ma fondation.