« Arrêtons de sortir les enfants d’Afrique ! »

Amely James Koh Bela

L’opération avortée de l’ONG française « Arche de Zoé » qui tentait d’amener 103 enfants, supposés soudanais, vers la France, a fait scandale. Amely James Koh Bela, la présidente de Mayina, qui lutte contre la prostitution et le trafic d’êtres humains, nous livre son point de vue sur cette affaire. L’occasion aussi d’évoquer le problème du trafic d’enfants en Afrique.

Amely James Koh BelaLa voix est déterminée. Plusieurs années qu’Amely James Koh Bela se bat pour dénoncer le trafic d’enfants. La présidente de Mayina (« Ma Yi Na » signifie en langue bulu « Je veux que »), est bien décidée à interpeller l’opinion sur ce fléau. D’autant plus que le chiffre est alarmant, plus de 2.5 millions de personnes seraient victimes du trafic d’êtres humains dans le monde (source UNODOC-2007).
Dans un entretien accordé à Afrik.com, Amely James Koh Bela, en spécialiste des questions ayant trait au trafic d’enfants, évoque l’affaire Arche de Zoé.

Afrik : Quel est votre sentiment face à l’opération menée par l’Arche de Zoé ?

 Amely James Koh Bela :
Avant tout, je ne suis pas étonnée. Cela fait un mois et demi que j’entends parler des agissements de cette association. J’ai été alertée par plusieurs ONG qui m’ont demandé d’aller voir leur site.
De plus, cela fait plusieurs années que je vois, en Afrique, les ONG agir sans précautions et avoir affaire à des intermédiaires locaux douteux, qui enlèvent les enfants. Je m’explique. Les associations comme l’Arche de Zoé ont recours à un traducteur local qui se rend chez le chef de village. De là, il lui explique qu’une organisation étrangère désire emmener les enfants pour les aider.
Dans la majorité des cas, les parents acceptent de donner leurs enfants, pour leur offrir une vie meilleure. Ils croient au mythe de l’homme blanc qui va les sauver.
Il faut dire qu’en Afrique, tout est rendu plus facile. Les formulaires n’existent pas. Pour avoir un enfant, seule la parole compte.
Concernant l’Arche de Zoé, je pense foncièrement que les enfants seraient passés sans problème s’ils n’avaient pas été aussi nombreux.

Afrik : En tant que présidente de Mayina, pouvez nous nous expliquer comment s’organise le trafic d’enfants en Afrique et au Tchad ?

 Amely James Koh Bela :
Tout d’abord, le trafic d’enfants touche les pays sensibles ou se situant à proximité des zones sensibles. On compte deux types de trafic d’enfants : le trafic sexuel et le trafic domestique. Le trafic sexuel concerne plus l’Europe. La plupart du temps, l’enfant est confié à de la famille vivant dans un pays étranger ou a été enlevé. Le jour, il effectue des tâches de domestique et le soir, il se prostitue. En Afrique, il peut-être employé dans des champs de cacao comme en Côte d’Ivoire ou être un esclave domestique.
Le Tchad ne fait pas exception. Comme de nombreux pays, il est touché par le trafic d’enfants et il n’a mis en place aucun contrôle pour tenter de contrer ce fléau.

Afrik : Est-ce qu’on peut assimiler l’affaire Arche de Zoé à du trafic d’enfants ?

 Amely James Koh Bela :
Non, ils ont dû travailler avec des intermédiaires douteux, qui ont enlevé les enfants. On ne peut pas dire que l’Arche de Zoé soit impliquée dans le trafic d’enfants. Eric Breteau, le président de cette association, a pensé agir pour le bien des enfants, ça ne fait aucun doute.

Afrik : Quelles solutions doivent être apportées pour lutter contre le trafic d’enfants et contre les procédés de certaines ONG ?

 Amely James Koh Bela :
Je pense que des campagnes sur les risques du trafic d’enfants dans des zones sensibles, comme le Tchad, doivent être réalisées. Ces campagnes doivent être menées auprès des pays locaux, des responsables politiques et des villages. A ce propos, une campagne de cinq semaines va être lancée, le 28 novembre, en Côte d’Ivoire pour sensibiliser la population au trafic d’enfants. Du côté des ONG, ces dernières doivent prendre plus de précautions. L’Arche de Zoé a été irresponsable et négligente, d’autant plus qu’elle avait déjà reçu un avertissement du quai d’Orsay.

Afrik : Vous vous êtes entretenue avec la secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux droits de l’Homme, Rama Yade à propos du trafic d’enfants. Pouvez nous nous dire comment s’est passé votre entretien ?

 Amely James Koh Bela :
On a discuté. Elle a été très attentive. Elle m’a demandé de lui faire passer mon rapport sur la prostitution et le trafic d’êtres humains, ce que j’ai fait. L’affaire est donc à suivre.

Afrik : Un dernier mot ?

 Amely James Koh Bela :
Je veux faire un appel au calme. Arrêtons le tapage sur les journalistes, là n’est pas le débat. Les enfants ne doivent pas être mis en danger sur l’émotion.
Arrêtons de sortir les enfants d’Afrique !

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Photo : UNICEF