« Après la bataille »: chronique d’une Egypte toujours en révolution

Qui sont ces cavaliers qui s’en sont pris place Tahrir, le 2 février 2011, aux manifestants qui réclamaient pour tous « pain, liberté, dignité », le slogan de la révolution égyptienne ? Cette interrogation est le fil rouge du film de Yousry Nasrallah, Après la bataille (Baad el Mawkeaa), sélectionné en compétition officielle et présenté à Cannes ce jeudi.

Des images de la place Tahrir où des cavaliers foncent sur les manifestants. Cette séquence qui introduit Après la bataille (Baad el Mawkeaa) de Yousry Nasrallah, en compétition et présenté ce jeudi à Cannes, n’est pas de la fiction. Les faits remontent au 2 février 2011, en pleine révolution égyptienne, et relèvent de ce que l’on a appelé depuis « la bataille des chameaux ». Le réalisateur égyptien Yousry Nasrallah a décidé d’être l’avocat de ceux qui sont pour beaucoup d’Egyptiens des contre-révolutionnaires. Le prétexte pour s’intéresser à eux : une rencontre improbable, celle de Reem (Menna Chalaby) et de Mahmoud (Bassem Samra). Elle travaille dans la publicité, a une bonne situation sociale et souhaite se séparer de son époux. Mais la jeune femme est avant tout une militante qui défend les droits des femmes. A l’instar de centaines d’Egyptiens, Reem a fréquenté assidûment la place Tahrir pour chasser Hosni Moubarak, l’ancien président égyptien, et continue de le faire pour dénoncer les dérives du pouvoir militaire qui a pris la relève. Lui est un cavalier. Comme nombre de ses voisins de Nazlet, le quartier qui jouxte les fameuses pyramides, Mahmoud vit du tourisme. Avec la révolution, il a perdu son gagne-pain et nourrit son cheval grâce à la charité de la SPA locale qui lui fournit des céréales. Désœuvré, le dresseur de chevaux est prêt à tout pour subvenir aux besoins des siens – son épouse et ses deux garçons – et retrouver un peu de cette dignité perdue à Tahrir où ses adversaires d’un soir scandaient pourtant « pain, liberté, dignité » au nom de toute une nation. Mahmoud est tombé de son cheval sur la place en participant à « la bataille des chameaux ». Les révolutionnaires en feront un exemple en le battant à mort et les images de son lynchage seront même diffusées sur Youtube. Pour avoir chuté, le cavalier « n’est plus un homme » pour ses pairs.

Dans l’Egypte qui se construit après la révolution, une certitude s’est fait jour : les cavaliers et les chameliers ont été manipulés par le régime déclinant d’Hosni Moubarak. Mais pourquoi ont-ils accepté de l’être ? Peut-être à cause de ce mur qui les sépare depuis 2002 du célèbre site touristique égyptien qui les a vu naître ? Ou peut-être parce que l’Etat veut les chasser de leurs terres dont il s’est déjà arrogé le meilleur morceau ? Yousry Nasrallah ouvre des pistes tout en proposant un portrait très actualisé de la société égyptienne post-révolution et qui devrait connaître les 23 et 24 mai prochains sa première élection présidentielle depuis la fin du régime Moubarak. Le cinéaste montre que son pays n’est pas un bloc homogène de révolutionnaires unanimes sur les moyens et les objectifs de leur démarche socio-politique. L’Egypte d’après-Moubarak, c’est, entre autres, une nation où les femmes veulent plus de liberté et d’équité alors que les islamistes et les militaires exercent le pouvoir avec autorité et rigidité. C’est aussi des citoyens fragilisés, terrifiés par le changement incarné par la révolution.

Une fiction documentaire

Après la bataille déborde ainsi des problématiques qui traversent la société égyptienne au point d’être souvent confus. Le manque d’épaisseur des personnages dessert également le récit. A ces critiques, Yousry Nasrallah pourrait objecter qu’il a réalisé un film qui ne s’appuyait pas sur un scénario préétabli mais une trame de cinq pages. Le réalisateur et ses acteurs ont choisi de se laisser porter par les évènements qui ont marqué la vie politique de leur pays entre le 9 mars et le 9 octobre, période pendant laquelle le long métrage a été tourné. Après la bataille débute au lendemain de la célébration de la Journée de la femme, le 8 mars, où des manifestantes ont été agressées ou bousculées place Tahrir notamment par des islamistes, et s’achève sur  « le dimanche noir ». Ce 9 octobre 2011, un manifestation de coptes et de musulmans devant la télévision (Maspero) est violemment réprimée par l’armée. Bilan : au moins une trentaine de morts.

Si les choix cinématographiques de Yousry Nasrallah ne sont pas tout à fait convaincants, sa fiction documentaire témoigne avec brio de la situation politique en Egypte, quelques mois seulement après la chute du rais. A Cannes ou au pays des pharaons où le film sera vu dans les prochains mois, le propos d’Après la bataille devrait éclairer en partie une audience qui s’intéresse à l’avenir d’un pays en révolution.