Angélique Kidjo : une Béninoise à la rencontre du monde

Angélique Kidjo n’est rien d’autre que notre chanteuse béninoise préférée. Son engagement d’artiste, notamment aux côtés de l’Unicef, n’a d’égal que son talent. Djin Djin, dans les bacs en France depuis lundi et aux Etats-Unis ce mardi, sonne le retour d’Angélique à ses racines béninoises qu’elle fait découvrir à pléthore d’artistes. Ils l’accompagnent dans cette ballade au cœur des rythmes du Bénin profond. Entretien.

Alicia Keys, Amadou & Mariam, Branford Marsalis, Carlos Santana, Josh Groban, Joss Stone, Peter Gabriel et Ziggy Marley se sont joints à Angélique Kidjo pour son dernier opus. Guidés par sa voix et les percussions de Crespin Kpitiki et de Benoît Avihoue du groupe béninois Gangbé Brass Band, ils font de cet album une oeuvre plurielle et métissée sur les plans culturel et musical. On regrette pourtant l’absence de cette énergie explosive dont Angélique Kidjo est devenue le synonyme.

Afrik.com : Vous nous revenez avec votre dernier album Djin Djin sur lequel on retrouve de grands noms de la musique internationale. Qu’est-ce qui a motivé ces rencontres ?

Angélique Kidjo :
Certains m’ont toujours posé des questions sur les rythmes que l’on retrouvait dans ma musique. Alors quand ils ont su que je préparais cet album, ils ont souhaité m’accompagner dans cette aventure musicale.

Afrik.com : Djin Djin est une oeuvre qui essaie aussi de passer des messages. Ae Ae dénonce, par exemple, le fait que les jeunes soient obligés de fuir le continent pour espérer un avenir meilleur, parfois au péril de leur vie…

Angélique Kidjo :
Pourquoi, nous les Africains, sommes toujours obligés de sortir de chez nous pour nous réaliser ? Pourquoi devons-nous toujours souffrir de l’inconséquence de nos dirigeants ? Nos parents se saignent pour nous offrir la possibilité de réussir. Ce qui est bien n’est pas forcément à l’extérieur. La solution est peut-être aussi chez nous. Mais on encourage personne à les trouver. Il faudrait par conséquent encourager les initiatives locales. J’ai rencontré des jeunes qui me disaient qu’ils avaient des projets, mais que nulle part ils ne trouvaient d’aide. En Afrique, il faut qu’on apprenne à protéger les initiatives des autochtones au lieu d’ouvrir grand nos portes aux investisseurs étrangers sans qu’on ne leur demande rien en contrepartie. Comme exiger d’eux qu’ils aient un partenaire local. Nous sommes envahis par les produits chinois… Je ne suis pas contre la mondialisation, mais il faut un peu de régulation. Il ne faudrait pas que l’Afrique soit victime, encore une fois, de l’ esclavage, cette fois-ci économique. C’est certes notre faute, mais encore plus celle de nos gouvernants.

Afrik.com : La pochette de Djin Djin véhicule beaucoup de féminité, une espèce de sérénité… L’heure des bilans a-t-elle sonné avec Djin Djin ?

Angélique Kidjo :
Je ferai un bilan quand je serai morte ! La sérénité, je l’ai toujours eue et je suis de plus en plus sereine. Je n’en suis pas moins sensible au fait que notre monde vit un tournant. On a l’impression d’être au bord d’un gouffre, entre la paix et la guerre. Quand on voit l’évolution du monde et qu’on a des enfants, on ne peut que s’inquiéter. Dans ce contexte, je fais mon maximum pour aider mon continent. Ma musique me sert à partager et à exprimer tout cela. Ce n’est absolument pas l’heure des bilans, mais je me remets beaucoup en question. Je me lance des défis parce que je ne veux pas que ma musique devienne quelque chose qui se fasse machinalement.

Afrik.com : Vous êtes ambassadrice itinérante du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) depuis 2002. Comment cette prise de conscience s’est éveillée en vous ?

Angélique Kidjo :
Elle a toujours été présente dans ma vie. Mes parents étaient des gens toujours à l’écoute des autres. Parfois, nous revenions de l’école et ils n’étaient pas là parce qu’on avait eu besoin d’eux. A la fin du secondaire, j’avais décidé de devenir une avocate spécialisée dans les droits de l’Homme. L’abus de pouvoir m’a toujours mise hors de moi, il tue beaucoup plus que toutes ces drogues, l’alcool contre lesquels on ne cesse de lutter… Des gens tuent des milliers de personnes sans jamais être inquiétés. Ce qui m’a poussée vers l’Unicef, c’est l’envie de faire comprendre que la vie est au dessus de tout.

Afrik.com : Les moyens dont vous disposez aujourd’hui ne sont pas ceux de vos premiers albums. Estimez-vous qu’il vous a manqué quelque chose qui pourrait être source de regrets aujourd’hui ?

Angélique Kidjo :
Rien ne m’a manqué. Je les ai fait à des âges différents, à des endroits différents. Pretty, mon premier album, a été enregistré incognito quand j’étais au lycée. L’ enthousiasme qui m’a animée alors, cet enthousiasme qui vous prend aux tripes ne m’a jamais quittée depuis. Seulement, on grandit parce qu’il y a la vie, les rencontres : on évolue tout simplement. Je ne regrette aucun de mes albums !

Afrik.com : Famille et carrière ont-ils toujours cohabité en bonne intelligence ?

Angélique Kidjo :
J’ai épousé un musicien, nous étions amis avant de devenir des amoureux. On a tourné ensemble pendant dix ans. Un jour, il a décidé qu’il en avait marre de dormir chaque nuit dans un hôtel différent, de prendre des avions à 3h du matin, qu’il voulait passer du temps avec sa fille. De 10 jours à 5 ans, notre fille nous a accompagnés dans tous nos déplacements. Quand l’école a commencé, il fallait un parent à la maison. Cela a été son choix. Les choses se passent bien quand on les organise. Lorsqu’on veut mener à bien une relation, on s’en donne les moyens et j’ai instauré dès le début le dialogue. La communication est omniprésente dans notre relation. Le principe vaut, pour moi, aussi bien dans le privé que dans le travail.

Afrik.com : Je parlais de féminité tout à l’heure. Que représente ce petit papillon qui traîne dans vos cheveux sur la photo qui illustre votre album ?

Angélique Kidjo :
C’est le logo de ma fondation, la Fondation Batonga, que j’ai montée avec des partenaires aux Etats-Unis pour l’éducation secondaire. L’éducation pour donner des ailes aux jeunes filles afin qu’elles prennent leur envol à l’instar du papillon. L’éducation pour donner son envol à l’Afrique. Je me suis rendue compte, avec tous les voyages que j’ai effectués sur le terrain pour le compte de l’Unicef, qu’après le primaire, les enfants n’avaient plus la possibilité de poursuivre leurs études parce que leurs parents n’en avaient pas les moyens. L’éducation primaire est généralement prise en charge par l’Etat, pas le secondaire. L’objectif de la Fondation est donc de construire et/ou de restaurer des écoles secondaires pour permettre aux jeunes de poursuivre leurs études sans avoir à payer de frais de scolarité, surtout les filles. Les garçons sont aussi les bienvenus. La Fondation formera aussi des professeurs. Nous voulons également donner du travail aux femmes en leur permettant, par exemple, de vendre de la nourriture dans l’enceinte de nos écoles. L’habitude appartient à nos traditions, il faut la préserver d’autant plus qu’elle assurera aux enfants, au moins deux repas corrects par jour, et une indépendance économique aux femmes. La Fondation se chargera aussi de trouver des bourses aux enfants à la fin de leur scolarité. Le lancement de ses activités coïncide avec la sortie de Djin Djin. Nous commencerons par sept pays, le Bénin, l’Ethiopie, le Malawi, le Mali, l’Ouganda, le Sénégal et le Rwanda.

Afrik.com : Pour continuer à parler d’Afrique, on a l’impression de ne pas vous voir y voir souvent…

Angélique Kidjo :
J’étais récemment en Afrique de l’Est. Il n’y a malheureusement que 12 mois dans l’année et il faut que chacun ait un peu de moi. Je fais par conséquent ce que je peux. Cependant tourner en Afrique n’est pas toujours facile et il est hors de question de faire des concerts au rabais.

Afrik.com : Quand Angélique Kidjo ne chante pas, que fait-elle ?

Angélique Kidjo :
Je passe du temps avec ma famille… J’adore cuisiner et je fais beaucoup de sport. J’aime le sport, ça me libère la tête, ça me libère du stress et des frustrations. Je faisais de l’athlétisme et de la natation au Bénin. J’ai toujours fait du sport parce que je suis asthmatique et ma mère avait compris très tôt, contre l’avis de tous, que le sport était la seule solution pour vivre normalement.

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