Amou Tati, un délice à l’état brut

Nom de scène : Amou Tati. Professions : serveuse, danseuse. Loisir forcé: la marche. Particularités : fort caractère, capacité d’intégration maximale, humour aigre-doux. Amou Tati, qui signifie en langue bété « Moi, Tati », est un one woman show hilarant, dynamique et rafraîchissant qui valorise la culture africaine par le rire. Porté par Tatiana Rojo, jeune comédienne prometteuse de 31 ans, ce spectacle est joué à Paris tous les vendredis soirs de l’été 2010 au Théâtre Le Bout et sera repris en août par le festival « Nous sommes tous des Africains » au Lavoir Moderne.

Foulard sur la tête, pagne autour de la taille, Michelle entre sur scène. Michelle, c’est la mère d’Amou Tati, celle qui voit ses filles épouser des Canadiens et des Français et attend un petit geste de leur part. Alors qu’elle rêve de prospérité et d’ascension sociale, voilà que sa fille Amou Tati lui présente François le Français, celui qui va la faire marcher d’Abidjan à Paris, casque sur la tête et sac au dos, véritable parodie ivoirienne de Tintin au Congo. Risée du village, la « marcheuse » émigre en France où son mari continue de la faire randonner dans les forêts d’Ile de France. Là, elle s’essaie au métier de serveuse, passe des castings de danse, prend un accent occidental et confronte sa culture africaine à la société française dans laquelle elle vit.

« Ce spectacle est autobiographique mais j’en ai rajouté, nous confie Tatiana Rojo. Mon mari aime beaucoup marcher, j’ai moi-même été serveuse pendant dix ans mais le personnage de la mère, par exemple, est exagéré. » Née en France, Tatiana Rojo s’installe à l’âge de sept ans dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire avec sa mère et ses six frères et sœurs. Là, elle apprend à intégrer une société qui n’est pas la sienne et prend vite l’accent pour se faire respecter par les autres enfants. À la maison, les temps sont durs et sa mère, commerçante, élève seule ses enfants. De là vient l’admiration de l’actrice pour sa mère : « Elle fait tout passer par le rire, elle est très courageuse et c’est ce qui fait ma force aujourd’hui. »

Tatiana Rojo rêve d’être comédienne depuis l’école primaire, joue au théâtre jusqu’à l’âge de 17 ans puis quitte la Côte d’Ivoire pour la France avec son mari un an plus tard. Elle enchaîne les castings et les petits boulots dans la restauration (« que tu peux quitter vite ») tout en alternant des rôles au théâtre et au cinéma avec, entre autres, un premier rôle dans La rivale d’Édouard Carrion (France, 2008). « Le théâtre et le cinéma sont complémentaires, explique-t-elle. J’ai besoin des deux. Au théâtre, tu es en relation avec le public. Au cinéma, moins tu en fais, mieux c’est car les réalisateurs souhaitent un jeu introverti. Mais c’est intense, et quand tu vois le résultat, ça met du baume au cœur. »

Le déclic

Pendant deux ans, Tatiana Rojo note des idées de stand-up qu’elle n’ose pas interpréter. Les rôles qu’on lui propose sont toujours dans le registre du drame alors que cela fait plus de quatre ans qu’elle songe à l’humour. Manque de confiance en soi et de temps, surmenage au travail et dans les castings, Tatiana Rojo n’arrive pas à passer le cap. Et puis un jour, c’est le déclic : « Ma copine Lydie avec qui je travaillais au Bistro Romain m’a poussé et Gwladys, une autre serveuse, s’est mise à écrire avec moi. »

Le 14 février 2009 elle se lance lors de la Nuit ivoirienne du rire à Antony (France) avec deux sketchs hilarants repris dans Amou Tati à l’état brut : « La marche » et « Le roi Lion ». « Je n’avais prévenu personne autour de moi, confie Tatiana Rojo en souriant. Tout le monde est venu me féliciter, ça m’a donné envie de continuer. ». De là, tout démarre : une télévision avec 3A Télésud dans l’émission « Standupologie », des scènes à Paris et la première partie de Patson lors d’un spectacle au Réservoir.

« On cherchait à avoir une heure pour monter le spectacle, se souvient la comédienne. Il fallait une histoire, un fil conducteur. J’avais les sketchs d’Amou Tati en France mais j’avais envie de raconter sa vie avant, en Côte d’Ivoire. C’est là que j’ai créé le personnage de Michelle, la dame de fer, celle dont les mots sont durs mais vrais. » Son amie Lydie et elle envoient une vidéo au Théâtre Le Bout qui accepte de les programmer durant l’été 2010. Puis l’Espace Saint Honoré de Paris la programme en juin 2010. « Avec Amou Tati, je veux dire textuellement ce que je pense, le retour à l’Afrique et aux proverbes ivoiriens qui sont très beaux. Ça parle de pauvreté d’une manière simple, toujours avec le rire car la bonne humeur prend le dessus. La langue de Molière est compliquée, j’essaie de la traduire et de la simplifier. »

Au bout d’une heure quinze de jeu où elle est tour à tour mère et fille, ivoirienne, canadienne, française ou sénégalaise, Tatiana Rojo impressionne par sa prestance et son énergie. « A la fin, je suis crevée car je donne tout ! Quand la salle rit, ça fait du bien et ça fait peur. Je me demande : est-ce que ça va continuer ? » Car le retour du public, dans les spectacles humoristiques, est primordial : « Un jour une dame m’a dit : Ça fait deux ans que je ne suis pas partie en vacances mais vous venez de m’amener en vacances . Ça, c’est un beau cadeau. »

Sur une pente ascendante

Pourtant, la carrière de Tatiana Rojo ne s’arrête pas là. Alors qu’elle vient de terminer au Mali la comédie musicale Laurent et Safi d’Anton Vassil ainsi qu’un très beau court-métrage français d’Elsa Diringer, C’est à Dieu qu’il faut le dire, Tatiana Rojo a doublé la voix du personnage d’Adjoua dans le long-métrage d’animation Aya de Yopougon de Clément Oubrerie et Marguerite Abouet, actuellement en préparation. A la rentrée, elle interprétera le rôle d’une psychologue dans le long-métrage L’élève Ducobu de Philippe de Chauveron, metteur en scène qui lui offre aussi, au Palais des Glaces, le rôle de Gibona dans la pièce Le temps du gourdin. « C’est en regardant Amou Tati à l’état brut qu’il a pensé à moi, nous explique la jeune femme. À la base, ce rôle était pour une blanche. Pour l’instant, les réalisateurs français me contactent pour jouer l’Africaine. En Afrique, quand je joue dans un film congolais ou malien on croit que je suis congolaise ou malienne… Quand je joue, je joue un personnage, pas une personnalité ! »

Lorsque nous lui demandons ce qu’elle pense de la place des Noirs dans le cinéma et le théâtre, elle nous répond : « C’est quand tu fais une proposition que ça marche. C’est à nous de bouger. Il faut que nos dirigeants nous soutiennent, que les Africains qui jouent en France soient soutenus par les autres. On a un manque de confiance énorme parce qu’on croit que c’est toujours mieux ailleurs. » Qu’on se le dise, Tatiana Rojo est bonne où qu’elle soit. Et si nous lui souhaitons de tourner sur toutes les scènes d’Europe et d’Afrique, nous vous conseillons, surtout, de retenir son nom.

Amou Tati à l’état brut, du 2 juillet au 27 août 2010 tous les vendredis à 19h30 au Théâtre Le Bout, 62 rue Jean-Baptiste Pigalle 75009 Paris métro Pigalle.

Les mercredis 18 et 25 août 2010 à 22h au Lavoir Moderne, 35 rue Léon 75018 Paris métro Château Rouge dans le cadre du festival « Nous sommes tous des africains ».