Alpha se défend

Critiqué au sein de son parti, accusé se soutenir les assassinats de Guinéens en Côte d’Ivoire, l’opposant guinéen Alpha Condé s’explique. Il revient sur la situation en Guinée, en Côte d’Ivoire et sur les prochaines élections présidentielles guinéennes de 2003.

Alpha Condé est président du Rassemblement du Peuple guinéen (RPG), principal parti d’opposition de Guinée. Ancien député à l’Assemblée nationale de Guinée, il est docteur d’Etat en droit et a été professeur à Paris. Arrêté en 1998 et détenu arbitrairement pendant deux ans, il a été condamné en 2000 au terme d’un procès mascarade et libéré en 2001. Il revient sur les prochaines élections présidentielles de Guinée, prévues en 2003, et les différentes polémiques qui ont agité son parti ces derniers mois.

Afrik : Que pensez-vous des événements en Côte d’Ivoire ?

Alpha Condé : Le cas ivoirien est un sujet passionnel. La Côte d’Ivoire est confrontée à un problème d’identité qui est ancien et qui a été exacerbé par le concept d’ivoirité. Il faut que tous les Ivoiriens se sentent ivoiriens chez eux mais ce n’est pas pour cela que l’on doit soutenir un renversement. Au RPG, nous sommes pour la prise de pouvoir par les urnes et non par la force.

Afrik : Vos militants, surtout à l’étranger, vous reprochent de n’avoir pas condamné les récents assassinats de Guinéens en Côte d’Ivoire.

Alpha Condé : Dire que l’on soutient un gouvernement légitime ne veut pas dire que l’on approuve les exactions commises contre nos ressortissants. Notre communiqué suite à ces assassinats a été tronqué par Rfi. La radio a insisté sur notre soutien à Laurent Gbagbo sans dire que nous dénoncions les exactions. On a voulu faire croire que je soutenais les assassinats, c’est absurde : 90% des Guinéens en Côte d’Ivoire sont des militants RPG. A l’intérieur même de la Guinée, cet argument a été repris car on cherche à déstabiliser le RPG. La santé du président Lansana Conté s’aggrave, certains de ses partisans se demandent même s’il pourra se représenter à la présidentielle de 2003. Or, tout le monde sait que si des élections libres sont organisées, le RPG les remportera…

Afrik : Vous avez été candidat à la présidentielle en 93 et en 98, allez-vous vous présenter en 2003 ?

Alpha Condé : L’important n’est pas de savoir qui sera le candidat de l’opposition. Je me bats pour un idéal, pour un programme. En Afrique de l’Ouest, il n’y a pas un parti politique qui ait subi une répression aussi forte que celle qu’a connue mon parti. En 1998, je savais qu’on allait m’arrêter. Certains de mes amis me conseillaient de ne pas rester en Guinée. Mais, alors que les militants du RPG étaient arrêtés, tués, je n’avais pas le droit de fuir. Je ne peux pas décevoir les espoirs que les gens ont mis en moi, c’est tout.

Afrik : Le RPG a posé des conditions pour participer au scrutin…

Alpha Condé : Nous ne voulons pas que Lansana Conté se présente. Nous ne reconnaissons pas le référendum de 2001 qui a modifié la Constitution pour qu’il puisse se présenter une troisième fois. Pour nous, c’est l’ancienne Constitution qu’il faut respecter. Lansana Conté a effectué deux mandats de cinq ans, il doit partir. Nous demandons également la mise en place d’une Commission électorale indépendante (Ceni) pour garantir des élections libres et transparentes.

Afrik : Pensez-vous que l’alternance politique soit possible en Guinée ?

Alpha Condé : Je suis optimiste, je crois au changement et je pense qu’effectivement la Guinée arrivera à l’alternance. Du point de vue politique, mon pays en est encore à l’âge de pierre. Nous n’avons qu’un seul syndicat, une société civile faible et une opposition qui ne joue pas vraiment son rôle. Selon moi, c’est l’opposition qui maintient Conté au pouvoir. Nous sommes responsables de notre situation. Il y a aujourd’hui un problème de lutte politique en Guinée. En attendant, le pays souffre d’un régime qui ne lui apporte rien, rongé par le clientélisme. Il n’y a pas d’Etat de droit, l’insécurité est totale, la corruption généralisée et les richesses pillées par les trafiquants. Jamais la misère n’a été aussi grande dans le pays.

Afrik : Il semble y avoir, depuis quelques mois une fronde au sein de votre parti. On critique votre manière de diriger le RPG…

Alpha Condé : Au printemps, nous avons invité tous les militants de Conakry et tous les représentants du RPG du pays à un débat sur le parti, pour qu’ils expriment leurs critiques, chose qui n’avait jamais été faite auparavant en Guinée. Je suis resté un an hors de la Guinée puis j’ai passé deux ans en prison. Pendant tout ce temps, le RPG a très bien fonctionné sans moi. On ne peut donc pas dire que je dirige de façon dictatoriale !

Afrik : Vous avez récemment fait parler de vous en proposant d’amnistier les anciens chefs d’Etat qui refusent de céder le pouvoir.

Alpha Condé : J’ai parlé d’immunité politique et pas d’amnistie. Il faut briser l’argument qui consiste à dire que les chefs d’Etat s’accrochent au pouvoir par peur des représailles de leurs opposants. Leur promettre qu’on les laissera en paix n’empêche pas les citoyens d’entreprendre des actions en justice contre eux. L’immunité politique est une solution pour les inciter à quitter le pouvoir et renouveler les classes dirigeantes. Je ne suis pas le seul à l’évoquer. Le président sénégalais Abdoulaye Wade en a parlé avant moi.