Algérie : les étudiants brisent le mur de la peur

Une centaine d’étudiants a été blessée mardi lors d’une violente manifestation à Alger contre la dévalorisation des diplômes et la dégradation des conditions de travail dans les universités.

Malgré l’interdiction de manifester, des milliers d’étudiants sont descendus dans les rues d’Alger mardi pour protester contre la détérioration de leurs conditions de travail dans les universités et la dévalorisation de leurs diplômes. Le mouvement, à l’initiative de la Coordination nationale autonome des étudiants (CNAE), a été soutenu par les comités de plusieurs universités et instituts du pays. Les manifestants scandaient des slogans virulents à l’encontre des autorités et du ministre de l’enseignement supérieur Rachid Harraoubia : « Harraoubia dégage», «Chômage, harraga du programme Harraoubia», «Etudiant s’engage, système dégage», «Nous sommes des étudiants pas des voyous», «Pouvoir assassin», «Ulach smah ulach» (pas de pardon)…

Un dispositif sécuritaire imposant

Les forces de l’ordre, qui avaient été dépêchées en grand nombre pour mettre un terme à la contestation, n’ont pas pu contenir leur ferveur. Ils ont réussi, selon El Watan, à forcer un important dispositif sécuritaire mis en place. Pour éviter l’affrontement avec la police, les étudiants ont modifié l’itinéraire de leur marche et finalement réussi à se rendre jusqu’à la présidence de la République. « Les chiffres ne nous intéressent pas. Mais une chose est certaine, les étudiants ont répondu par milliers à notre appel. C’est le plus important pour nous», a indiqué Farid Hadj Mouhand, l’un des délégués de la CNAE. «Nous sommes là pour dire que l’université algérienne vit une crise profonde. Nous sommes là pour défendre le caractère public de notre université », a-t-il crié.

De nombreux blessés

La répression n’a pas tardé à s’inviter. La marche, qui au départ était pacifique, s’est rapidement transformée en confrontation entre les manifestants et les brigades anti-émeutes qui ont utilisé des matraques pour disperser les protestataires qui tentaient d’atteindre le palais présidentiel. Ne faisant plus le poids, ils ont dû battre en retraite vers la Grande poste. Suite à cette violente riposte des forces de l’ordre, une centaine de manifestants ont été blessés, dont une vingtaine dans un état grave – plusieurs dizaines de blessés seraient aussi à compter dans le rang des forces de l’ordre. Malgré tout, les organisateurs de la marche estiment toutefois qu’elle a été une réussite. « Les pouvoirs publics ont aujourd’hui une idée de ce dont nous sommes capables. Nous sommes plus déterminés que jamais. Le ministre de l’Enseignement supérieur n’a plus le choix, il doit prendre en considération nos revendications », a précisé un membre de la (CNAE) à El Watan.

Des revendications pas nouvelles

Ce bras de fer avec le pouvoir n’est pas nouveau. Depuis le mois de décembre 2010, les campus universitaires dénoncent la faillite du système de l’enseignement supérieur et réclament l’abrogation du décret présidentiel N°10-135 du 13 décembre 2010 qui met leur diplôme d’ingénieur d’Etat, obtenu après cinq années d’études, au même niveau qu’un master 1 du nouveau système LMD (licence, master, doctorat), effectué en quatre ans. Inspiré du modèle universitaire européen, le système LMD a été mis en place par le gouvernement en 2004. Pointé du doigt, il constitue pour les étudiants un véritable échec dans les réformes universitaires engagées. Il rencontre de multiples difficultés sur le terrain : les programmes ne sont pas encore structurés et les passerelles entre les différents cursus pas établies.

Selon un professeur de l’enseignement supérieur qui s’est confié au quotidien algérien La Tribune, « il subsiste toujours à ce jour des confusions notables dans l’organisation des cours, des volumes horaires, des semestres et des examens». Pour lui, «beaucoup de problèmes pourraient être réglés par le biais d’une meilleure organisation : les problèmes de salles de cours, d’équipements de laboratoire, de professeurs, de produits ne seraient pas dus à un manque de moyens, mais à un défaut de managers».

Le taux de chômage des jeunes élevé

Le 14 mars, dans une lettre adressée au président Abdelaziz Bouteflika, une soixantaine de délégués d’étudiants de plusieurs universités algériennes avaient réclamé une « réforme profonde » du système de l’enseignement supérieur dénonçant notamment « une dégradation de la qualité de la formation » et l’absence de « cohérence dans les programmes ». Ils avaient d’ailleurs organisé un sit-in devant la présidence pour montrer leur détermination.

Tout comme en Tunisie la jeunesse algérienne doit aussi faire face à un chômage élevé. Le taux national est officiellement de 10% mais l’économiste algérien, Adelhak Lamiri, ancien PDG de l’Institut international de management, dans une interview aux Echos mardi, estime qu’il est en réalité de 24%. « Quant au taux de chômage des jeunes, selon lui, il est le double du taux national. Le taux réel serait donc de 40 % ».

Malgré la répression, les étudiants ont averti qu’ils comptent bien aller jusqu’au bout de leurs revendications.