Algérie : « Le châle de Zeineb » ou les terribles épisodes de l’époque coloniale

Après l’invasion de l’Algérie par les troupes françaises en 1830 via la côte de Sidi Fredj, une politique de la terre brûlée a été appliquée dans différents cités et villages algériens. A travers ce nouvel ouvrage que l’écrivaine algérienne Leïla Hamoutene nous propose, « Le châle de Zeineb », relate un des épisodes le plus terrible de cette époque coloniale.

Dans une des campagnes d’Afrique, le colonel Forey disait : « … Là, plus de gourbis isolés, mais des villages semblables à nos bourgs de France, dans les plus belles positions, tous entourés de jardins, de forêts immenses d’oliviers… Tous nous étions stupéfaits de tant de beauté naturelles, mais les ordres étaient impératifs et j’ai cru remplir consciencieusement ma mission en ne laissant pas un village debout, pas un arbre, pas un champs… ».

Le roman débute par une scène désastreuse, « le ciel brûle » : le village de Zeineb brûle, il est ravagé et détruit par les troupes françaises, Zeineb, sa mère et son petit frère tentent de s’éloigner et de se protéger des braises du feu. Il fallait se cacher des yeux de l’ennemi colonial pour ne pas subir une fin atroce. Âgée à peine de sept ans, Zeineb issue de la tribu de Ben Salem, relate son histoire. Les trois vont se cacher au milieu des épines. Le père de Zeineb est parti se battre avec les hommes du village contre les soldats français pour essayer d’éloigner les troupes françaises du village et donner le temps nécessaire aux villageois afin de se réfugier aux montagnes. L’histoire se déroule au cours du XIXe siècle, soit peu d’années après l’invasion des Français en 1830. Cette histoire commence en 1840, avec la scène du village de Ben Salem qui est incendié, le cauchemar a bien envahi les foyers des Ben Salem.

« Le village est un immense brasier, le bois des habitations crépite, parfois des flammèches s’élèvent en même temps que le cri des animaux pris au piège. Nous avons pourtant libéré ces derniers avant que les soldats français n’atteignent la lisière du bois qui borde le hameau. (…) D’ailleurs, il fallait monter plus haut, toujours plus haut, le souffle me manquait et la sangle de la besace que je portais me sciait l’épaule ».

Dans leur course folle, Zeineb et sa petite famille rencontraient : « (…) des hommes morts dont on trouvait les dépouilles abandonnées dans les champs, les oreilles coupées quand ils avaient gardé leur tête, les maisons, les bêtes, les récoltes livrées aux flammes, les jeunes filles enlevées qu’on retrouvait plus loin, hagardes, le corps meurtri. Petit à petit, la guerre est parvenue jusqu’à nous avec son cortège de larmes et de cruauté et nous avons eu notre part de deuil et d’affliction. (…) Dans le silence, les soldats français rient fort ou se disputent le butin dont ils se sont emparés avant d’incendier les maisons ».

Les survivants des Ben Salem tentent de survivre et de renouer avec la vie dans les montagnes rêches entre le froid et la vie dure pour s’alimenter.

Quelques jours après, les soldats français rattrapent vite les traces de ceux qui se sont enfuis vers la montagne, le cauchemar pour Zeineb et son entourage n’est pas loin d’être terminé, des tirs partout commencent à s’entendre, la panique règne, tout le monde court dans tous les sens.

La troupe française décidée d’encercler la montagne, Zeineb et le peu de survivants se précipitent pour quitter la montagne avant de tomber entre les mains des soldats en laissant derrière eux des tas de cadavres, tout le monde va se réfugier à l’intérieur d’une grotte.
« (…) Je tremble de froid et d’effroi. De faim aussi. (…) J’aimerais croire que ce cauchemar va prendre fin et que je vais retrouver ma tranquillité, qu’il n’y aura plus de larmes, plus de morts ».
De chapitre en chapitre, l’auteure nous fait basculer d’une époque à une autre, et nous projeter d’un siècle à un autre. Un seul fil conducteur de l’histoire c’est Zeineb ou plutôt son « châle »… A travers, les pages de cette histoire, le lecteur va saisir petit à petit que Zeineb n’est que l’aïeule des autres personnages féminines qui vont faire leur apparition dans cette nouvelle.

L’auteure fait traverser deux époques différentes, par des flash-back, tantôt le lecteur se retrouve en 1840 avec des scènes d’incendie et de massacre, tantôt en 1959 à l’intérieur d’une cellule où se pratique la torture.

Par ces sauts dans l’Histoire, le lecteur fait la connaissance de l’arrière petite-fille de Zeineb : Warda, jetée dans une cellule corps nu, torturée et violée.

« Zeineb, Djedati, Mère des mères. Mes pensées vont vers toi. Tu m’habites, je puise ma force dans ton courage, pourtant tu n’as que sept ans, j’en ai plus de vingt. On dit que je tiens de toi cette âme végétative que nos ancêtres vénéraient parce qu’elle leur était donnée avec le sang de leur mère. Zeineb, nefsi ».

Dans un centre de torture, en plein été de 1959. Warda raconte sa torture, comment on lui arraché ses vêtements, comment ses tortionnaires ont mutilé son corps, comment ses seins ont goûtés à des pinces, comment elle a été violée sauvagement d’abord avec des objets ensuite par des soldats. « Aucun homme jusqu’à aujourd’hui n’a vu mon corps nu, aucun homme ne m’a approché comme le fait mon tortionnaire, ses gestes sans être obscènes sont empreints de salacités. En relevant mon tee-shirt, il a passé ses doigts boudinés sur mes seins dans un geste à la fois caressant et brutal, il a fait cela sans me quitter des yeux, plongeant dans le mien, son regard menaçant et narquois. Il veut exhiber devant moi sa capacité de nocuité, sa toute-puissance, me montrer qu’il peut m’atteindre dans mon corps, ma féminité, ma dignité. Il est grisé.

Enlève-lui sa culotte, on va la faire jouir !

Ils ont écarté mes jambes, ils ont mis ce fil dénudé dans mon sexe. La douleur. D’abord fulgurante, pénétrante puis irradiante. Chaque organe, chaque muscle, chaque os en était à la fois la source et le point d’impact. (…) Ma mâchoire est restée bloquée, un cri inhumain que je percevais, mais que je ne pouvais arrêter. Je me suis évanouie (…). Ma souffrance devient lancinante, mais s’apaise lentement, un liquide chaud s’écoule entre mes jambes et macule le sol. Du sang. Une manière comme une autre de perdre sa virginité. (…) Tout à l’heure, un jeune appelé Français a entrouvert la porte et m’a tendu une tablette de chocolat en murmurant qu’il avait une sœur de mon âge. J’ai voulu refuser son offrande, mais ce que j’ai vu dans son regard a arrêté mon geste : honte et désespoir ».

Retour vers 1840, les soldats français arrivent au niveau de la grotte et commencent à tirer sur les survivants. Un vrai massacre, les gens s’écrouent sous les balles, et pourtant quatre survivent miraculeusement : Zeineb, Meriem, son amie, Mahiedine, un des cousins de Zeineb et Yamna sa tante paternelle. Avant de partir loin de la grotte dans laquelle gisaient les corps de leurs familles et de certains villageois, les quatre personnes se mettent à récupérer le peu de souvenir qui peuvent être gardés de leur famille. Zeineb récupère un collier et un châle que sa mère gardait précieusement.
« (…) Je suis orpheline. Je suis orpheline de mes parents, de ma tribu, de ma vie ».

À deux époques différentes, Zeineb et Warda les sépare un siècle près, chacune souffre à sa manière les atrocités de la colonisation… : des massacres et des villages brûlés pour la première, des tortures, un viol et les pires avilissements pour la deuxième. Comment vont-elles s’en sortir du cauchemar qu’elles vivent chacune ? Est-ce qu’elles vont survivre à toutes ces atrocités ?

Le châle de Zeineb, de Leïla Hamoutene, édité par les Éditions Casbah, Alger, sera prochainement dans les librairies.