Algérie : l’inquiétant procès des «dé-jeûneurs» de Aïn El Hammam


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Deux ouvriers du bâtiment chrétiens comparaissent devant le tribunal pour n’avoir pas observé le jeûne, le 13 août dernier, pendant le mois de Ramadhan. L’opinion est plongée dans la stupeur, vu que l’affaire constitue une régression en matière de libertés publiques.

La wilaya de Tizi Ouzou s’offre aujourd’hui une affaire judiciaire à mille lieues de ses préoccupations quotidiennes. Le dossier n’a aucun lien avec l’insécurité, la bureaucratie ou la corruption, des phénomènes qui sont en train de plonger la région dans le sous-développement et l’anarchie. Deux citoyens, quadragénaires, Hocine Hocini et Salem Fellak, ouvriers du bâtiment, comparaissent aujourd’hui devant le tribunal de Aïn El Hammam (50 km au sud de Tizi Ouzou), pour le seul fait d’avoir cassé la croûte à la mi-journée sur un chantier privé.

Ce déjeuner «illicite», selon la justice, a eu lieu le 13 août dernier, pendant le mois de Ramadhan. L’interpellation des deux citoyens a été opérée par des policiers qui ont fait preuve d’une vigilance accrue s’agissant du rythme de restauration des ouvriers du bâtiment. Présentés devant le procureur, ce dernier a mis en avant des dispositions légales qui préservent les préceptes religieux de toute atteinte.Les désormais prévenus sont convoqués pour aujourd’hui devant le tribunal pour répondre des faits qui leur sont reprochés, à savoir un repas sur leur lieu de travail. Cette affaire a plongé la population locale dans la stupeur, non habituée à vivre des péripéties judiciaires aussi rocambolesques, mais dangereuses, vu que cela constitue une régression en matière de protection des libertés. Si l’indignation prime dans les réactions exprimées au niveau national et à l’étranger, l’opinion publique locale est surtout interloquée.

D’où peut venir cette embardée policière et judiciaire ? Qui est l’inspirateur de cet étrange tour de vis dans l’application maximaliste des dispositions légales en matière de religion, qui doivent nécessairement exister vu que l’Etat algérien fait toujours sienne la notion de religion officielle ? La générosité de la Constitution algérienne, qui consacre la liberté de conscience et de culte n’a pas levé toutes les contraintes qui peuvent saper l’exercice effectif des libertés individuelles. Le fait de se désaltérer en plein mois d’août, sur un chantier du bâtiment, est tout à fait anodin et ne porte nullement atteinte à l’ordre public, encore moins à la sécurité de l’Etat, mais cela n’a pas empêché les ressorts des appareils policiers et judiciaires de fonctionner à fond et de traduire devant le tribunal deux personnes qui sont peut-être les moins dangereuses de toute la localité. Le procès est perdu d’avance, et pas nécessairement pour les deux citoyens mis en cause.

«La Kabylie n’est pas Kaboul»

La population locale regrette cet épisode survenu avec une incroyable incongruité dans une localité qui se caractérise par une ouverture d’esprit et une tolérance aux antipodes de l’esprit inquisiteur qui habite encore certains démembrements des institutions officielles. Il y a même un certain malaise auprès de la population locale, devant la vigueur des protestations à l’étranger, qui pourraient suggérer une proximité avec les contrées d’Iran ou d’Afghanistan où l’on lapide tous les matins. «Il n’y a pas le feu ! La Kabylie n’est pas Kaboul, bien au contraire…», disent les citoyens, en substance. Ce dossier judiciaire ne pourra pas faire avancer la cause des courants islamistes.
Cela produit, en revanche, un plus grand rejet de la mouvance intégriste. Il constitue, pa contre, un préjudice contre l’image des services de sécurité, qui sont particulièrement appuyés par les citoyens dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Ce n’est pas également à l’avantage de l’appareil judiciaire d’instruire de telles affaires, qui sont autant de coups d’épée dans l’eau, au moment où les dossiers liés à la corruption arrivent rarement devant les tribunaux.

Cette page judiciaire inattendue sera rapidement tournée et la population se retrouvera devant les vrais problèmes vécus au quotidien, la paupérisation et l’insécurité, et dont la prise en charge incombe totalement aux pouvoirs publics.

Djaffar Tamani, pour El Watan

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