Alger s’amuse, la Kabylie se mobilise

La capitale algérienne s’apprête à accueillir la plus grande marche kabyle. Dans l’insouciance. Les plages sont plus prisées que le centre d’Alger, lieu de toutes les revendications. Dans les montagnes, les Kabyles s’activent à faire du jeudi 14 juin un jour historique. Avec une marche gigantesque et une grève nationale. Etat des lieux.

Printemps à Alger. Après la canicule, Alger découvre enfin le printemps. Il fait très doux dans la capitale. Qui s’amuse en retenant son souffle. Si l’insouciance est dans l’air, les Algérois n’oublient pas que les Kabyles ont appelé à une marche dans la capitale et à une grève générale pour le jeudi 14 juin. Pourtant jamais Alger n’a été aussi loin de la politique. Déphasage complet entre les habitants et le pouvoir.

 » Bouteflika va dans le Sud pour se rappeler qu’il est président. L’ex-parti unique, le FLN, a sorti le grand jeu. Ses organisations satellites ont sorti les enfants des écoles, le peu de salariés qui restent des usines et les jeunes chômeurs. On se croierait dans les années 70. D’ailleurs, lors d’un meeting, un des participants a demandé des nouvelles du défunt président Boumédienne « , rigole à perdre haleine Youcef, militant associatif. L’unique chaîne de télévision algérienne, l’ENTV, (Lien article média) a montré pendant le journal de 20 h, 45 minutes d’images du président en séances d’embrassades et une foule en liesse triée sur le volet. Et pas une seule image des manifestations de Khenchela.

Combat pour l’Algérie

Depuis lundi dernier, les émeutes ont dépassé le cadre de la Kabylie (Lien). Khenchela, Skikda et une petite localité d’Annaba (est) se sont embrasés. Les organisateurs de la marche comptabilisent les points.  » C’est bien que les autres régions bougent. Il est temps que les « autres » comprennent que l’on se bat pour toute l’Algérie. Tant mieux si les Chaouis (Berbères de l’est algérien) nous rejoignent « , affirme Hamid, membre du ‘arch (tribu, délimitation géographique non officielle) de Larbaa Nath Irathen.

Organisation suisse.  » Rien n’est laissé au hasard. Tout est fait pour qu’il n’y ait pas d’infiltration d’agents provocateurs. Les précarrés sont délimités. Tout le monde portera des bandeaux noirs au front « , explique Hamid. Youcef, lui, demeure admiratif :  » Ils sont en train de se battre pour l’Algérie dont nous rêvons. Mais je vois mal comment on peut calquer leur organisation. Ils ont déjà un passé de résistance et Alger est, par essence, une ville d’individualités. Même les partis politiques n’arrivent pas à mobiliser les masses. Comme d’habitude, nous regarderons sur ce qui se passe à Alger sur les chaînes françaises « , ironise-t-il.

Fourgons réquisitionnés

Rendez-vous à la foire. Les manifestants se sont donnés pour lieu de départ le Parc des expositions (la foire), à une dizaine de kilomètres d’Alger. Ils longeront la côte avant d’entrer dans la capitale. Les organisateurs espèrent réunir au moins un million de personnes dans les rues d’Alger. Ils se sont donnés les moyens.

 » Nous mettons tous nos fourgons (moyen de transport très prisé en Kabylie, ndlr), gratuitement, à disposition de ceux qui veulent se rendre à la marche. Chacun apporte ce qu’il peut et nous, les transporteurs, avons décidé de travailler bénévolement ce jour-là « , explique Mehdi, chauffeur à Irdjen, commune située à environ 25 km de Tizi-Ouzou.

Répéter le message. Hamid insiste pour expliquer les revendications des Kabyles.  » Les médias gouvernementaux veulent cantonner nos revendications dans un cadre strictement local, régional et ethnique. Ils n’ont pas pu y parvenir. Nous voulons une Algérie moderne, ouverte. Nous voulons vivre dans une démocratie avec une presse réellement libre. Y’en a marre de la hogra (le mépris) du pouvoir. Nous voulons que les assassins qui ont tué 80 civils, dont des enfants et des vieillards, soient jugés et punis. Ulac smah (pas de pardon) « , conclut Hamid en citant un slogan de la marche.

Hamid le montagnard a promis d’aller voir Youcef le citadin. Même si ce dernier reste cloîtré chez lui pour regarder ce qui se passe en bas de chez lui à la télé française.