Albert Cossery ou la Révolution comme fiction

Il y a dans l’art d’Albert Cossery comme une fascination permanente pour l’inachevé, comme si les hommes étaient tous soumis à une fatalité qui les empêchait de faire aboutir leurs actes comme leurs rêves.

Avec  » Une ambition dans le désert « , l’écrivain égyptien s’attache à faire éclore devant nos yeux médusés un mouvement révolutionnaire fantôme qui menacerait de déstabiliser une vieille monarchie du Golfe, unique parcelle de la péninsule à n’avoir pas été soumise à la tyrannie du roi Pétrole, et de son compère le dollar.

Mais à quoi rime cette révolution dans un Etat où les inégalités sociales n’existent pas, qui a conservé son économie de subsistance et continue de vivre au rythme ancien, entre plaisir, paresse, haschisch et utopies ? Le héros du roman, Samantar, va en tous les cas se dresser contre cette machine infernale menaçant la sérénité désenchantée de son Etat. Pour en découvrir le secret au coeur même du pouvoir, dans l’ambition démesurée, et irréaliste, d’un seul homme.

Au passage, l’écrivain signe probablement la charge la plus violente et la plus méprisante pour les Etats du golfe persique, monarchies pétrolières  » jouets de la grande puissance impérialiste, porteuse de toutes les ignominies « , et animée par  » l’outrecuidance des marchands « . Son aversion prononcée à l’égard de la logique de l’argent qui range à son service les pires méthodes de contrôle et d’oppression le contraint à agir vite pour contrer une révolution factice qui, si elle apparaissait, même fictivement, comme une menace pour la stabilité de la péninsule, risquerait d’entraîner le déchaînement des chiens de garde de l’impérialisme honni.

Imperfection de l’humanité

Chemin faisant, le héros découvrira, ou ne découvrira pas, les mobiles secrets des actions des hommes qui l’entourent, relations inavouables, remords cachés, ou simplement goût invétéré du jeu… « L’aventure n’avait été au fond qu’un défi à la routine quotidienne, un jeu dangereux et follement amusant… (qui) l’avait surtout intéressé à cause de l’ingéniosité déployée par quelques individus, sans spécialité mais pourvus d’un raisonnement hardi, pour frauder une société basée elle-même sur une immense fraude. »

Entre imposture et démission, la gesticulation révolutionnaire trouvera son terme dans les agissements rationnels d’un fou, plus attaché qu’aucun autre à la tolérance de l’ordre ancien, lui garantissant sa liberté de parole, qu’en aucun cas un régime nouveau, qu’il fût révolutionnaire ou impérialiste, ne pourrait accepter. Et n’est-il pas vrai que les simples d’esprit sont les premières victimes des univers concentrationnaires des régimes totalitaires ?

Cossery est un maître dans l’art de dire l’imperfection de l’humanité, sans pour autant la condamner : personne n’a raison, et personne n’a tort, mais l’orgueil est mauvais conseiller, et l’amour propre ne peut pas servir de boussole aux choses publiques. Le style de l’écrivain excelle à opposer avec détachement les idéologies et leurs mensonges, les passant au tamis de l’humour de ses personnages, dépourvus d’illusions, mais remplis d’idéal, ce qui les protège du cynisme. Tous marchent, sans perdre de vue les ornières du chemin, les yeux fixés au loin sur leur bonheur rêvé. Cela lui donne ce ton à la fois clinique, détaché, et profondément passionné. Par où l’homme est le plus humain.

Commander le livre, éditions LOSFELD (JOELLE) | 2000