Albert Cossery a cessé d’observer le monde

C’était une silhouette de plus en plus fragile, comme un mannequin de papier qui traversait le boulevard Saint-Germain pour aller déjeuner chez Lipp, chaque jour. Dimanche 22 juin 2008, Albert Cossery a cessé ce rite ultime, et son oeil pétillant s’est éteint.

Albert Cossery était un immense écrivain, et c’était un homme discret. Depuis qu’il avait quitté son Caire natal pour élire domicile dans le Faubourg Saint-Germain, il avait offert à l’Egypte des pages inoubliables, donnant une vie éternelle à quantité de personnages marginaux et libres, inactifs et orgueilleux, impulsifs et calmes à la fois.

Personne n’a mieux que lui décrit la société égyptienne du vingtième siècle, ses contradictions, ses fiertés, ses libertés et ses frustrations, ses tensions et ses résignations, sa philosophie sereine et ses impatiences sociales.

C’est dans les atmosphères justement restituées des cafés, des maisons modestes, des quartiers populaires du Caire qu’il avait choisi de camper des personnages originaux, aux prises avec des intrigues compliquées, au coeur des contradictions d’un pays dont il savait rendre avec humour et liberté la subtilité et la noblesse.

L’Egypte d’aujourd’hui n’est plus celle où il avait grandi, lui parfait francophone, né en 1913. Les générations s’y sont succédées, et la jeunesse y poursuit désormais d’autres rêves, inspirés par des idéologies différentes. Est-ce pour cela qu’il avait décidé de cesser d’écrire, après Les Couleurs de l’infamie, publié en 1999 ?

Il avait également cessé de parler, depuis un peu moins de dix ans, après une opération au larynx qui l’avait laissé sans voix. Pour préciser sa pensée, ou lorsqu’il voulait poser une question, il traçait quelques mots sur un morceau de papier. Mais le plus souvent l’expression de son regard suffisait, à la fois intensément attentive, lumineuse, impérieuse, railleuse.

Il y a quelques semaines, je l’avais salué à l’entrée de chez Lipp en m’effaçant devant lui avec deux simples mots : « Bonjour Maître« … Qui avaient décroché à ses lèvres fines l’esquisse d’un sourire, tandis qu’il me décochait sa flèche de regard vrillant, tendu d’intelligence et pourtant comme détaché déjà. Il avait rejoint ensuite d’un pas égal sa place habituelle, au fond de la première salle du restaurant.

En l’an 2000, Afrik.com avait souhaité saluer ce phare cairote des lettres françaises, par un grand dossier signé Olivia Marsaud et Khaled Elraz. Il était notre maître en francophonie, né sur le sol de l’Egypte, et éternellement imprégné de sa civilisation. Que faire de plus, en ce jour de deuil où la nouvelle de son décès nous frappe, que d’inviter chacun à retrouver son oeuvre, à relire ses romans et ses nouvelles, à connaître une nouvelle fois l’exaltation et les longues heures de veille passées à les dévorer!

Il est mort, le Seigneur des Lettres francophones passé des rives du Nil à celles de la Seine. Mais ses quelques livres rares et précieux continuent de briller pour les vrais esthètes, les vrais aristocrates des mots, les gourmets et gourmands de la langue.