Al-Jazeera et Al-Arabiya en Egypte, la guerre des images

Il a souvent été reproché à la chaîne qatarie, Al-Jazeera, de faire preuve d’ingérence et de manque de neutralité dans les soulèvements populaires de pays arabo-musulmans. L’éviction du Président Morsi a donné lieu à une rivalité entre le géant qatari et la saoudienne, Al-Arabiya.

Une « boîte d’allumettes », comme disait Hosni Moubarak lors de sa première visite au siège de la chaîne qatarie, pourtant puissante. Al-Jazeera fait trembler les chefs d’Etats arabes et met le feu aux pouvoirs comme en Egypte sous l’ère Moubarak. La chaîne a même été interdite au Maroc, entre autres, pendant deux ans, à cause d’une série de reportages dommageables à l’image du royaume chérifien, avant d’y être de nouveau autorisée, fin 2012. Mais aujourd’hui, la chaîne Al-Jazeera est au plus mal en Egypte. Son regard frivole à l’attention des Frères musulmans lui vaut désormais une réputation calamiteuse au pays du Nil. Une rivalité exacerbée est d’ailleurs née entre la chaîne qatarie, qui soutient le pouvoir des Frères musulmans, et la chaîne saoudienne Al-Arabiya, supportrice du « coup d’Etat militaire ». Les soucis d’objectivité et de neutralité ? A la poubelle. Les deux groupes médiatiques préfèrent refléter la position de son bailleur de fonds.

Ces prises de position sont aujourd’hui un frein au développement d’Al-Jazeera en Egypte car le camp qu’elle a choisi a été renversé. La chaîne, qualifiée de « propagandiste », a suscité le 8 juillet une colère nationale en Egypte. Suite à son interdiction d’émettre quelques heures après l’éviction de Mohamed Morsi, Al-Jazeera, qui a refusé de se soumettre à l’ordre militaire, a continué ses activités depuis Le Caire en diffusant des images de massacres d’enfants en Syrie, transposées insidieusement sur un sujet en rapport avec les évènements en Egypte. Prise de conscience, les correspondants d’Al-Jazeera au Caire marquent le coup. Hagag Salama, personnalité médiatique et correspondant d’Al-Jazeera à Louxor, démissionne en direct sur la chaîne égyptienne Dream.tv accusant Al-Jazeera de désinformation et d’incitation à la guerre civile. Son annonce sera suivie, à quelques heures d’intervalle, d’une seconde démission en direct d’un correspondant local, et plus encore d’une démission collective de six journalistes du bureau du Caire pour les mêmes motifs.


Démission en direct du correspondant d’Al… par revolutionary-soul

Al-Arabiya gagne du terrain

La décrédibilisation d’Al-Jazzera atteint son paroxysme durant la même journée lorsque des journalistes de la chaîne qatarie sont expulsés d’une conférence de presse organisée par l’Etat-major de l’armée, au siège de la Garde républicaine. Au cours de la conférence, un journaliste, applaudi par ses confrères, a en effet demandé à ce qu’ils soient mis dehors. Une expulsion à laquelle s’oppose le militaire à la tribune prônant la liberté de la presse. Pendant qu’il parle de liberté, le journaliste d’Al-Jazzera est conduit dehors…

La marginalisation d’Al-Jazzera en Egypte fait le bonheur d’Al-Arabiya et du pouvoir saoudien. Au lendemain de son élection, Mohamed Morsi s’était positionné comme médiateur dans le conflit syrien. Une façon de replacer l’Egypte au centre des enjeux régionaux. Une manière également de s’émanciper des Etats-Unis. Il est d’ailleurs parvenu à rassembler sur la table des négociations le leader sunnite qu’est l’Arabie Saoudite, ennemi juré du leader chiite qu’est l’Iran. Téhéran veut à tout prix empêcher l’Arabie Saoudite d’avoir la main mise sur la Syrie, que le wahhabisme s’exporte dans les couloirs du pouvoir syrien. Ce qui arrangeait finalement l’Egypte de Morsi qui ne voulait pas voir son concurrent saoudien agrandir son pouvoir dans la région. Une attitude qui a eu le don d’agacer la monarchie saoudienne, dont le roi a été le premier dirigeant étranger à féliciter le Président par intérim, Adly Mansour.

Seulement voilà, Al-Arabiya, à l’image d’Al-Jazeera, a perdu toute crédibilité. Ces deux chaînes ont révélé au grand jour qu’elles ne sont en fait que des porte-voix des monarchies qui les financent et qu’elles remplissent une mission de propagande. Al-Arabiya a aujourd’hui l’avantage sur Al-Jazeera, uniquement grâce à son soutien à l’armée. Sauf que les Egyptiens ont d’ores et déjà manifesté leur colère contre la chaîne saoudienne. A son tour, combien de temps encore tiendra-t-elle avant de rejoindre Al-Jazeera dans sa descente vertigineuse ?