Aïn Defla : la région oubliée de Dieu


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Drapeau de l'Algérie
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Dieu a oublié la région déshéritée d’Aïn Defla. Dieu, mais pas les islamistes armés qui écument la région. Une des moins pourvues en réseaux routiers du pays. A la peur viennent s’ajouter les morsures de la misère. La révolte n’est pas loin. Le reportage du jour, publié par notre nouveau partenaire El-Watan

« Vous voyez la ferme là-bas… Là, une famille entière a été décimée », nous dit un jeune dans le bus qui mène à Djendel. La ferme a l’allure d’un château-fantôme englouti dans la verdure. Notre compagnon prend un ton grave : « Attention, n’essayez surtout pas d’aller vers ce coin. Il est dangereux. » A Aïn Defla, la cause est entendue : la région est divisée en points rouges et en points verts. Les points rouges sont du côté est, vers Médéa, et du côté ouest, vers Chlef. Dans ces zones, l’activité subversive est intermittente, la peur permanente. La route entre El Khemis et Djendel a connu par le passé les faux barrages. Aujourd’hui, les choses paraissent s’améliorer. Les vergers et les plaines, des deux côtés de la route, sont verdoyants. Les premières pâquerettes annoncent l’arrivée du printemps. L’entrée de Djendel. Un pont détruit par un groupe armé au milieu des années 90 a été reconstruit en un temps record. Quand l’Etat veut, tout est possible. Djendel n’échappe pas à la règle : la boue est partout.

Le même village depuis 1962

Comme si cette ville n’avait jamais connu ni trottoirs ni chaussées. L’endroit qui fait office d’agence routière baigne dans la gadoue. Les abris regorgent de saletés. N’empêche : les gargotes d’à côté « fonctionnent » à plein régime. Un spectacle que seul le tiers-monde peut se permettre. Et adorer. Un fourgon aménagé nous conduit vers Aïn Lechiakh, située à 7 km au sud au pied de Djbel Louh. Le véhicule prend des chemins qui montent. Sur les collines sont plantés des oliviers. Ce n’est pas la Kabylie mais presque. Aïn Lechiakh est une région à vocation agricole et pastorale. La pomme de terre, les céréales et les olives sont les principales cultures. Ce village, qui est élevé au niveau de daïra par la grâce d’un découpage administratif bureaucratique, ne semble pas avoir connu de grands projets de développement. « Depuis l’indépendance, nous n’avons rien eu. Le village de 1962 est le même en 2001 », tranche un vieux fonctionnaire de l’APC. Il nous montre du doigt l’état des chaussées. « Ils n’ont jamais goudronné les rues », insiste-t-il. Pourquoi y a-t-il tant de boue ici ? La question est au secrétaire général de la daïra. « Nous sommes en train d’exécuter un projet d’aménagement urbain », répond-il. Le président de l’APC est absent. Il est allé récupérer un bus « offert » par le ministère de la Solidarité. La wilaya de Aïn Defla en a bénéficié de onze. Une bouffée d’oxygène. En attendant mieux. Les officiels disent que ces véhicules seront orientés vers le ramassage scolaire. Touchons du bois ! A dix mètres du nouveau siège de la daïra, le quartier Derdara s’accroche à un terrain en pente depuis 1958. Un quartier livré à lui-même.

Total dénuement

Des maisonnettes en bois, en pierre nue, en tôle ondulée et en roseaux. Et vous n’êtes pas « à côté de chez vous » ! Lorsqu’il pleut, le quartier plonge dans l’obscurité. Souvent le transformateur électrique, qui est installé à quelques mètres au-dessus des toits, explose. Un danger permanent. Adossé à un mur, Omar, la vingtaine, nous parle de ses malheurs à la manière d’un homme qui fait des confessions. « Que les responsables ne vous induisent pas en erreur, les jeunes n’ont rien ici », lance-t-il. Omar veut apprendre l’informatique. Comme tous les jeunes de son âge. L’âge du multimédia. Il ne croit pas à « tachghil echabab » (l’emploi des jeunes). « Ici, il faut avoir les épaules larges pour en profiter », dit-il comme pour reprendre une évidence. L’ANSEJ et toutes ces choses-là : de la marmelade ! Selon lui, un président d’APC, éjecté de son poste depuis, aurait fait profiter tous les membres de sa famille de l’aide sociale destinée aux jeunes. « Même décédée, sa mère en a bénéficié ! », dit Omar. A Aïn Lechiakh, il existe une maison dite de jeunes dotée d’une médiathèque. Qu’on n’aille pas rêver : la médiathèque n’est pas connectée à Internet. « La maison de jeunes n’est qu’un lieu où on va tuer le temps », note Omar. Il n’y a pas de salle de sport. Seul existe un terrain qui ressemble à un stade où l’on joue au foot. Une annexe d’un centre de formation assure des cours de couture, d’informatique et de coiffure. Il ne faut bien sûr pas trop demander au secteur de la formation professionnelle d’initier les jeunes aux métiers de la terre. De plus – et c’est le comble pour une daïra – Aïn Lechiakh n’a pas encore de lycée. Il faut aller à Djendel pour poursuivre les études secondaires. Pour ceux qui en ont les moyens, bien sûr.

Fuir en rejoignant l’armée

Le taux de chômage à Aïn Lechiakh, où vivent plus de 11 000 habitants, n’est pas loin des 70 %. Ici, comme ailleurs dans la région de Aïn Defla, les jeunes se rabattent sur la police et l’armée pour échapper à la misère. « L’agriculture ne nous fait pas vivre, malheureusement », nous dit Omar. Résultat : la main-d’oeuvre vieillit dans les champs et le rendement des terres décroît. Les fellahs de la région réclament depuis des années des silos pour stocker les céréales. Aujourd’hui, ils sont contraints aux déplacements à Djendel et à El Khemis pour trouver des réservoirs pour leurs cultures. « Cela ne nous a servi à rien de figurer parmi les daïras », nous dit Missoum qui vient de rejoindre Omar. « Venez voir ma demeure ! Vous allez nous croire quand on vous dit que nous n’avons pas encore connu d’indépendance. Je rêve d’un paquet de café à la maison », insiste Missoum. A 35 ans, Missoum est toujours pris en charge par son père. Cette famille de 14 âmes vit dans deux minuscules chambres qui donnent sur une petite cour. « Nous n’avons aucune intimité », lâche amèrement le jeune homme. « Je souffre à l’idée que mon fils Ayoub vivra dans les mêmes conditions que son père », confie-t-il. La pile de demandes de logement déposées est restée lettre morte.

34 logements pour 600 demandes

Il en est de même pour les demandes d’aides financières pour la réfection des habitations dont certaines menacent ruine. En face de Derdara, des logements achevés attendent d’être distribués. L’affaire Sidi Bel Abbès est devenue un syndrome national. Les autorités locales craignent la contestation et les émeutes. La ville de l’Ouest en a donné l’exemple. A la daïra, on promet que les 34 logements seront bientôt livrés à leurs propriétaires. Et il y a 600 demandes à satisfaire. « Ils sont en train de nous narguer. Vous voyez, ces logements sont situés à deux mètres de Derdara. On les attend au tournant », lance Missoum. La menace est évidente. Le casse-tête des autorités est de convaincre les habitants des douars de Bouifri, de Tektaka, d’El Mroudj et de Sidi Nâamane de rejoindre à leurs foyers. « Nous ne reviendrons pas. Avez-vous vu quelqu’un aller vers son égorgeur ?! », s’interroge un habitant de l’un de ces douars, qui, selon lui, manquent des conditions de vie les plus élémentaires. Des monstres habiteraient toujours Djebel Louh et Djebel Menora. Des monstres, compagnons d’un certain Souan, qui sèment la mort comme bon leur semble, où bon leur semble et surtout quand bon leur semble. « Nous avons donné des garanties sécuritaires aux paysans pour qu’ils reviennent », déclare cérémonieusement un responsable local. Il existerait plus de 140 familles à « rapatrier ». « Comment osent-ils nous demander de revenir alors qu’il n’y a aucun moyen de transport entre Tektaka et Aïn Lechiakh », nous dit le même habitant du douar. Tektaka est à 5 km de Aïn Lechiakh.

Des rêves zetlanesques

Il nous cite le cas douloureux d’une femme qui, en temps de neige, a accouché en cours de route et qui en est morte. Cette malheureuse a été transportée – tenez-vous bien – sur une civière de fortune (un morceau de tissu attaché à deux branches d’arbre !). Inutile de s’étaler sur la couverture sanitaire dans cette région puisque souvent, et rien que pour les accouchements, les familles sont obligées de se déplacer jusqu’à Médéa ou Blida ! Le centre de soins de Aïn Lechiakh n’est pas suffisant. Les médicaments manquent. « Le centre de soins sert à une seule chose : faire des injections », plaisante Missoum. « Nous sommes en train de vivre en noir et blanc. « Vous savez, pendant trois mois on va discuter du passage de la presse à Aïn Lechiakh », ajoute un ami de Mimoun. « Quand vous retournerez à Alger, dites-leur de nous laisser partir au Maroc pour y vivre. Là-bas au moins il y la zetla à gogo », enchaîne son copain. Et un autre d’appuyer : « Vive la zetla et les kachiyettes (barbituriques). » Et s’il n’y avait pas la zetla (hasch) ? « Je ne sais pas ce que j’aurais fait », répond-il instinctivement. Il est rare dans ce pays, de trouver des jeunes assumer publiquement l’acte de se droguer et de mourir à petit feu. Autant dire que Aïn Lechiakh est assise sur un volcan. Un responsable à la daïra déclare ignorer l’existence « d’une stratégie nationale » de lutte contre la pauvreté mise en application sur cinq ans et qui a fait l’objet « d’une conférence nationale ». « C’est quoi ça ? », interroge-t-il naïvement. Le décalage entre l’Algérie réelle et l’Algérie superficielle est évident. Quant aux discours en papier carton…

Fayçal Metaoui

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