Aide au développement : parole aux ONG du Sud

ONG du Nord et ONG du Sud même combat… mais pas tout à fait les mêmes moyens. Pour mieux comprendre ces décalages manifestes entre ces acteurs de l’aide au développement en Afrique nous avons rencontré Banding Gassama, président fondateur de l’ONG Cause Première en Casamance (Sénégal). Une mission sacerdotale de plus de 12 ans à l’épreuve du terrain, où il place la femme au cœur des processus de développement. Il milite pour une véritable culture d’ONG relais et de partenaires locaux en matière de coopération internationale pour une action pérenne et efficace. Ce qui semble loin d’être encore le cas… Interview.

Par Boubacar Traoré

Eduquer une femme, c’est éduquer une nation. Un postulat de base pour l’Organisation non gouvernementale sénégalaise Cause Première. C’est à la faveur d’un drame ordinaire en 1995 en Casamance que Banding Gassama, 36 ans, décide de structurer sa volonté d’action. Son équipe s’occupe aujourd’hui d’une crèche de 80 enfants et s’occupe de plus de 200 femmes organisées en réseau à Ziguinchor et Kolda. Face à des attentes toujours plus croissantes et des fonds toujours aussi difficiles à trouver, Cause Première jongle chaque jour pour assurer le développement de ses projets. Très critique par rapport à l’attitude des ONG du Nord sur le terrain, Banding Gassama préconise une collaboration effective avec les acteurs du terrain qu’ils sont, écartés de toute mise en œuvre opérationnelle.

Afrik.com : Quelle est la genèse de Cause Première ?

Banding Gassama :
Il y a 12 ans une femme est venue me trouver pour que je l’aide. Son mari venait de sauter sur une mine, tout juste deux mois avant que sa fille aînée ne saute elle aussi sur une mine (région indépendantiste, la Casamance a connu une rébellion armée face aux forces régulières sénégalaises, ndlr). A l’époque, j’avais une activité qui me permettait d’aider les personnes de mon quartier et j’étais connu pour ça. Pour cette femme, j’ai commencé à acheter de la nourriture et des produits de base, et je me suis finalement demandé : « Est-ce la solution de lui donner sachant que ça va finir ? Dans sa nouvelle situation, ne vaut-il pas mieux lui apprendre à avoir ? » J’en ai parlé à des amis pour monter une structure en ce sens et Cause Première est née.

Afrik.com : Pourquoi avoir appelé votre ONG Cause Première ?

Banding Gassama :
La Femme est le pilier de la société en Afrique. Elle assume, notamment, le rôle central de chef de ménage, ce qui comprend la gestion du quotidien et surtout l’éducation des enfants. C’est elle qui prépare les adultes de demain, c’est elle qui s’occupe des économies du ménage. En ce sens, la Femme est, à mes yeux, la Cause Première de tout processus de développement.

Afrik.com : Quelles ont été vos premières actions ?

Banding Gassama :
Avec des amis nous avons d’abord constitué une équipe. Nous avons concentré nos énergies sur la construction d’un centre d’éducation et de formation dans les différents corps de métier de femmes : la savonnerie, la couture, la teinture, le maraîchage, la transformation des fruits et légumes. Le centre comprenait également une garderie. La structure était initialement pensée pour accueillir 40 femmes. Avec le bouche-à-oreille, la demande a explosé et nous sommes montés jusqu’à 162 personnes. Même si la capacité et les financements ne le permettaient pas, nous ne pouvions nous résoudre à refuser des femmes.

Afrik.com : Et comment gérez-vous la situation ?

Banding Gassama :
Nous avons depuis opté pour une autre organisation pour être plus efficace dans l’action. Il ne reste plus au centre que l’activité de couture, soit 67 filles (âgées de 15 à 22 ans), la garderie, soit 80 enfants (ouverte de 8h à 13h, ndlr) et l’activité de formation d’encadrantes. Pour le reste, nous avons mis sur pied dans les quartiers des Groupements de Promotion Féminine (GPF) qui regroupent chacun entre 5 et 30 personnes. Ils sont dirigés par des monitrices toutes formées au Centre. Notre but est d’amener ces groupements à l’autonomie. Nous les accompagnons, dans le secteur que les femmes de chaque groupe ont choisi, pour qu’ils développent des capacités, notamment en matière de gestion, avant de leur accorder leur indépendance. Ils sont inscrits au registre du commerce et développent leurs propres activités de production et de vente.

Afrik.com : Quelle est le processus de création d’un GPF ?

Banding Gassama :
Il y a trois étapes : la formation du bureau, l’identification des besoins qui vont conditionner la formation et l’exécution des projets. En tout, le processus dure un an. Il faut compter au minimum 3 millions de FCFA (4 580 euros) pour un GPF de 7 personnes. C’est Cause Première qui va chercher les fonds nécessaires, sachant que le groupe doit apporter 5 à 10% du montant initial.

Afrik.com : Vous êtes soutenus par l’Etat ?

Banding Gassama :
Nous sommes complètement apolitiques et n’avons jamais reçu d’aide de l’Etat, pas même en matière de réseaux et de contacts. Nous avons seulement des lettres d’engagement et de soutien mais ça s’arrête là. Pour le reste, nous avons des partenaires ponctuels sur la base de nos différents projets. C’est, par exemple, grâce à un réseau d’amis allemands que nous avons notamment pu mettre sur pied le centre. Mais si l’on parle en matière de budget annuel, nous estimons à 15 millions de FCFA (23 000 euros) nos besoins de financement (l’équipe est composée de 6 personnes, le personnel du centre de 5 personnes, ndlr). Pour les frais d’encadrement, de communication, de secrétariat, de frais de mission et de déplacement, notamment. Il y a un gros amalgame entre les ONG du Nord et celles du Sud, alors que nous sommes loin d’être logés financièrement à la même enseigne.

Afrik.com : Quelles sont vos sources de financement ?

Banding Gassama :
Le centre génère quelques revenus, assez pour le faire tourner. Les membres du Centre apportent chacun une participation de 1 000 à 1 300 FCFA par mois (1,5 à 2 euros), tandis que la garderie rapporte 1 000 FCFA par enfant. Pour le reste, la recherche de financement est très difficile. Et c’est là un véritable euphémisme. On va jusqu’à négocier avec les commerçants locaux pour qu’ils nous fassent crédit. Nous pouvons également aller voir des groupements maraîchers pour qu’ils nous vendent ou nous offrent des plans. Ce sont là de nombreuses discussions très informelles où l’on essaie de trouver des arrangements. Le but est de commencer l’activité d’une manière ou d’une autre pour développer au fur et à mesure un capital.

Afrik.com : Y a-t-il des salariés au sein de Cause Première ?

Banding Gassama :
Aucun. L’argent que nous réussissons à obtenir repart directement dans les projets. Ce problème de ressources est notamment un grand facteur de départ des dirigeants de l’ONG. Il n’y a pas de salaire : alors c’est la débrouille. Après tout repose sur la motivation et même la foi des personnes en ce qu’ils font. Quand quelqu’un part, il faut assumer. Surtout moi en tant que président. Alors il vous faut vous dédoubler. Et puis quand vous êtes engagé dans ce type d’initiative, beaucoup de gens comptent sur vous, placent leurs espoirs en vous. Un jour, j’avais parlé à un de nos représentants dans la ville de Myassia (département de Zinguichor, ndlr) d’un projet de retour au village de déplacés du conflit armée de Casamance. Quand je suis venu en parler, je me suis retrouver devant un auditoire de près de 500 personnes au lieu de la vingtaine que je m’attendais à trouver. Preuve en est qu’il y a de grosses attentes de la part des populations. Nous avons 12 ans d’existence et j’estime qu’il est de notre responsabilité de tenir et d’exister.

Afrik.com : Vous abordiez tout à l’heure l’amalgame fait entre les ONG du Nord et celles du Sud. Et il est vrai que les moyens financiers des uns par rapport aux autres ne sont absolument pas comparables. Quel est votre regard sur les ONG du Nord ?

Banding Gassama :
C’est vrai qu’il y a un décalage de moyens. Les uns roulent en Pajero (célèbre voiture 4×4, ndlr), les autres même pas à bicyclette. Mais le plus gênant est l’attitude des ONG du Nord vis-à-vis de celles du Sud. Les ONG du Nord utilisent celles du Sud. Elles font appel à nous lorsqu’elles ont besoin de telles ou telles informations parce que nous sommes des acteurs de terrain. Mais elles nous excluent dès que l’on rentre dans la phase d’exécution des projets. Pour moi c’est l’un des facteurs qui expliquent pourquoi l’Afrique n’est toujours pas développée malgré les milliards déjà injectés dans le continent. C’est un des facteurs qui contribuent même selon moi à une régression de l’Afrique. Alors qu’elle est infiniment riche de ses potentiels humains et naturels.

Afrik.com : Une Afrique que ne voient pas de nombreux Africains qui estiment que leur salut est en dehors du continent. D’où les phénomènes migratoires et les actuels drames de l’immigration clandestine et notamment les boat people des Canaries. Le Sénégal est un des plus grands pays de départ. Avez-vous déjà discuté avec des candidats au départ ?

Banding Gassama :
Mon propre frère de 20 ans a tenté la traversée en pirogue. Il savait que ma mère et moi n’allions pas être d’accord. Alors il est parti en cachette. Mais la pirogue dans laquelle il était est tombée en panne au milieu de la traversée. Ils sont restés une semaine sans nourriture, mais ils ont eu la chance d’être repêchés. J’ai également un cousin qui lui a réussi à aller jusqu’aux Canaries, avant d’être rapatrié. Il m’a raconté les conditions de la traversée. Il m’a raconté ces pirogues surchargées. Il m’a raconté ces corps que l’on jette à la mer (…)

Afrik.com : Tenteront-il à nouveau l’aventure ?

Banding Gassama :
Mon frère assurément. Mon cousin m’a dit que s’il repartait ce serait par avion. Ils me disent qu’il n’y a aucun espoir en Afrique. Il y a également ce fatalisme qui fait que s’ils ont échappé une fois à la mort ils estiment qui lui échapperont une nouvelle fois à la prochaine tentative. Pour ma part, je suis mal placé pour leur dire que l’Europe n’est pas ce qu’ils croient moi qui fait souvent des allers-retours là-bas. Tout le monde n’a pas le même courage face aux difficultés de la vie africaine. Il faut être fort pour accepter de vivre en Afrique dans ces conditions. Moi-même je me pose aujourd’hui des questions.

Afrik.com : Quelle est aujourd’hui votre plus belle réussite au sein de Cause Première ?

Banding Gassama :
C’est de parvenir, à partir de rien, non seulement à revaloriser une localité qui se croyait pauvre en ressource et en potentialité mais aussi et surtout à avoir réussi à tisser un nouveau lien social. A faire en sorte que les autochtones acceptent de partager les ressources avec les familles déplacées, qu’ils acceptent, par exemple, de leur céder un lopin de terre. Avant, il n’y avait aucun dialogue entre les deux. Cause Première a contribué à un meilleur vivre ensemble, à une paix et une nouvelle harmonie. Notre plus belle réussite est que, dans notre pauvreté, nous parvenons à nous faire écouter par les populations. Nous ne promettons jamais. Nous leur disons : « Nous n’avons rien mais nous allons chercher. Que nous trouvions ou pas nous vous tiendrons informés ». Nous avons ainsi pu conserver la confiance des gens, nous avons pu conserver notre dignité et notre crédibilité.

Afrik.com : Que préconisez-vous en matière d’aide au développement ?

Banding Gassama :
Les ONG locales ont cette particularité et cet avantage d’être issues du terroir. Il faut que les ONG du Nord aient cette culture d’ONG relais et de partenaires locaux. Et non pas qu’elles se mettent à intervenir seules sur le terrain. Un simple exemple en matière de micro crédit. Le critère de réussite de certaines ONG du Nord est uniquement le remboursement du crédit, pas l’amélioration du niveau du vie desdits bénéficiaires. Qu’est-ce qui se passe dans la réalité ? Vous donnez 30 000 FCFA à une femme à titre de micro-crédit. Que va-t-elle faire ? Elle va utiliser ce capital pour les besoins quotidiens de son ménage, sans utiliser la somme pour investir pleinement dans telle ou telle activité. Quand arrive l’heure du remboursement, elle emprunte à la famille pour honorer sa créance ou contracte ailleurs un autre micro-crédit pour rembourser l’ancien. Finalement ce type d’aide n’aide personne. Parce qu’il n’y a aucun suivi sur le terrain. Un suivi que seul les ONG locales sont à même d’effectuer.

Afrik.com : Quelles sont les objectifs de Cause Première ?

Banding Gassama :
Nous nous sommes rapprochés de l’association Mayina, basée à Paris, dont nous partageons énormément les valeurs et la vision du développement. Ce qui nous intéresse aujourd’hui, justement dans cette logique de culture d’ONG relais et de partenaires locaux, c’est de mettre sur pied le concept Mayina à travers le projet des Fils Prodigues, dont le but est de construire des modèles africains de réussite à partir de candidats à l’exil appréhendés sur les îles Canaries (Espagne, ndlr). En s’appuyant sur une base ethno culturelle, en collant aux réalités du terrain et en développant un vrai professionnalisme. Nous allons unir nos forces. Le besoin est là, et nous avons toutes les armes pour y répondre. Nous ne pouvons accepter, avec les conséquences de l’esclavage, de la colonisation et de la mondialisation, de voir nos fils et filles fuir un continent dans lequel ils ne misent plus aucun espoir. Nous ne pouvons accepter cette saignée de l’Afrique. J’en appelle ici à la responsabilité du gouvernement français notamment, de travailler en étroite collaboration avec les ONG pour développer des actions pérennes et efficaces sur le terrain. Et dans le cadre d’un projet comme les Fils Prodigues, notamment, tout le monde a à y gagner.

Afrik.com : C’est-à-dire ?

Banding Gassama :
Tout d’abord les populations voient revenir au pays leurs fils avec un projet concret à réaliser et un encadrement solide pour les accompagner. Ensuite les gouvernements africains récupèrent des citoyens qui vont contribuer à développer un domaine en particulier, à créer des emplois et participer ainsi à la stabilité du pays. Enfin les gouvernements occidentaux n’auront plus à supporter la charge financière de la gestion des migrants clandestins. Cela évite également une certaine xénophobie que l’on ressent aujourd’hui un peu partout.

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