
Dixième titre continental dimanche à Abidjan, troisième d’affilée : la domination malienne sur l’AfroBasket U18 féminin n’a rien d’un hasard. Elle repose sur deux décennies de choix structurels précis. Mais cette même filière de jeunes joueuses a aussi été au cœur, à partir de 2021, d’un scandale d’abus sexuels systémiques que la Fédération internationale de basketball (FIBA) elle-même a reconnu.
Le Mali reste le patron du basket féminin africain chez les jeunes. Les Aiglonnes ont remporté dimanche à Abidjan l’AfroBasket U18 féminin 2026 en battant le Nigeria (77-68). Un troisième sacre consécutif et un dixième titre continental qui confirment l’impressionnante domination malienne dans cette catégorie.
Cette supériorité du Mali s’enracine dans deux décisions prises au tournant des années 2000. D’abord la politique des « conférences » tournantes instaurée par Hamane Niang, président de la Fédération malienne de basketball (FMBB) de 1999 à 2007 avant de diriger FIBA Afrique puis la FIBA elle-même de 2019 à 2023. En faisant tourner les compétitions de jeunes entre les régions plutôt que de les concentrer à Bamako, cette politique a multiplié les centres de basket à travers le pays et vulgarisé la pratique à la base.
Ensuite, les terrains de proximité électrifiés financés par le président de l’époque Amadou Toumani Touré (ATT) dans les quartiers de Bamako et dans plusieurs villes de l’intérieur. Avant ces infrastructures, les jeunes joueuses devaient choisir entre l’école l’après-midi et l’entraînement, faute de temps. Des terrains éclairés le soir ont réglé cette équation et permis un volume d’entraînement que peu de fédérations voisines pouvaient offrir.
Une filière qui commence à 14 ans
Le titre U18 n’est que la partie visible d’un système qui commence dès l’U16, où le Mali a longtemps régné sans partage : huit sacres consécutifs entre 2009 et 2023, avant que la Côte d’Ivoire n’interrompe la série en 2025. Les mêmes techniciens accompagnent souvent les joueuses d’une catégorie à l’autre, à l’image d’Oumarou Sidiya, sept fois champion d’Afrique, aujourd’hui sélectionneur de l’équipe senior après avoir façonné plusieurs générations de championnes U16. Cette continuité d’encadrement, associée aux camps et sessions de formation organisés avec le ministère de la Jeunesse et des Sports et le Comité national olympique (CNOSM), explique pourquoi le Mali produit une nouvelle génération de talents tous les deux ans, sans rupture apparente.
Le paradoxe senior
Cette suprématie chez les jeunes ne s’est pourtant jamais pleinement transformée au niveau senior. Le Mali n’a remporté qu’un seul titre d’AfroBasket féminin sénior, en 2007, quand le Nigeria vient de décrocher son cinquième sacre consécutif, dont un contre les Maliennes en finale (78-64, août 2025).
Plusieurs joueuses formées dans ce vivier ont rejoint des championnats professionnels étrangers, jusqu’à la WNBA pour certaines, sans que cela suffise à faire basculer la hiérarchie continentale chez les adultes. Le fossé entre la domination écrasante en jeunes catégories et la difficulté à convertir ce potentiel en titres seniors reste l’une des questions non résolues du basketball malien.
La face sombre de la filière
Ce système de formation, aujourd’hui érigé en modèle, a aussi été le théâtre d’un scandale documenté à partir de juin 2021 par Human Rights Watch et le New York Times. Plusieurs joueuses de la sélection U18 ont rapporté avoir subi harcèlement et abus sexuels de la part de leur entraîneur, sans réaction de la FMBB pourtant informée. La FIBA a ouvert une procédure disciplinaire contre dix personnes, dont plusieurs entraîneurs et responsables fédéraux, et mandaté l’avocat canadien Richard McLaren pour une enquête indépendante. Son rapport a conclu à une acceptation institutionnalisée des abus sexuels au sein de la FMBB, et documenté des tentatives d’intimidation visant au moins 22 survivantes appelées à témoigner.
En juin 2023, la FIBA a prononcé une interdiction à vie à l’encontre d’Amadou Bamba, l’entraîneur mis en cause, assortie d’une amende, ainsi que des sanctions contre quatre autres dirigeants, dont l’ancien président de la fédération Harouna Maiga. Des mesures de protection ont depuis été mises en place avec. experts en sauvegarde accompagnant les délégations jeunesse maliennes en compétition, formations avec la Fondation Terre des hommes dans les clubs de première division, et une politique de protection spécifique adoptée par la FMBB fin 2022.
Ces mesures n’ont toutefois pas dissipé toutes les inquiétudes. Human Rights Watch a relevé que Jean-Claude Sidibé, cité dans le rapport McLaren comme ayant enfreint la politique de tolérance zéro de la FIBA envers les abus sexuels, a été élu président de la FMBB en décembre 2022 et le dirige toujours aujourd’hui. L’ONG note également qu’aucune réparation n’a été versée aux joueuses concernées, certaines encore adolescentes au moment des faits.
Un modèle regardé de près, y compris pour ses failles
La même architecture qui produit, saison après saison, les meilleures jeunes basketteuses d’Afrique est aussi celle qui a laissé prospérer, pendant des années, des abus sur ces mêmes joueuses avant qu’une enquête extérieure ne les mette au jour. D’autres fédérations africaines s’inspirent aujourd’hui du modèle sportif malien pour tenter de rattraper leur retard. Elles auront intérêt à regarder aussi ce que ce modèle n’a pas su prévenir.




