
Des millions d’Africains travaillent chaque jour sans parvenir à échapper à la pauvreté. Dans son nouveau rapport publié le 26 octobre, la Banque mondiale montre que la faiblesse des revenus tirés du travail pèse au moins autant que le chômage. Le continent dispose d’une immense population active, occupée pour l’essentiel dans l’agriculture familiale et l’économie informelle, mais peine à en tirer une véritable prospérité.
Une vendeuse qui passe dix heures sur un marché ou un chauffeur de moto-taxi qui enchaîne les courses ont bien un emploi. Leurs revenus suffisent pourtant rarement à nourrir correctement leur famille, et la moindre dépense de santé imprévue peut déséquilibrer leur budget.
Cette réalité, familière dans de nombreux pays africains, est au cœur du rapport Poverty, Prosperity, and Planet 2026, sous-titré « Jobs at the Center of Poverty Eradication », rendu public le 26 octobre par la Banque mondiale.
L’institution estime que 811 millions de personnes vivent encore en 2026 dans l’extrême pauvreté à travers le monde, avec moins de trois dollars par jour et par personne, calculés en parité de pouvoir d’achat. Soit environ une personne sur dix, une proportion inchangée depuis 2019.
Le rapport s’attache surtout aux raisons de cette stagnation, en plaçant l’emploi au centre de l’analyse car le travail est souvent le seul actif productif dont disposent les ménages pauvres. Or avoir un emploi ne garantit pas de disposer de revenus suffisants pour sortir de la pauvreté.
Des travailleurs pauvres presque aussi actifs que les autres
Les adultes vivant dans des ménages extrêmement pauvres ne sont pas massivement exclus de l’activité économique, comme on le croit souvent. Leur taux d’emploi n’est inférieur que d’environ six points à celui des adultes des ménages non pauvres. Selon la Banque mondiale, ils travaillent en revanche trois à quatre heures de moins par semaine et ont environ trois fois plus de personnes à charge.
C’est donc la nature des emplois occupés, peu productifs et mal payés, qui fait la différence. Selon les données mondiales analysées par la Banque mondiale, environ 66 % des travailleurs extrêmement pauvres exercent dans l’agriculture, tandis que près de 79 % travaillent à leur compte ou dans des formes d’activité apparentées.
Ces chiffres ne concernent pas exclusivement l’Afrique, mais ils éclairent particulièrement la situation du continent, où l’agriculture familiale et le travail indépendant occupent une place considérable.
Dans les campagnes, de nombreuses familles produisent principalement pour leur propre consommation. Les surplus commercialisés rapportent parfois trop peu pour financer les investissements nécessaires à une amélioration des rendements. Les petits commerces et les services informels des villes procurent des revenus, mais presque jamais de protection contre la maladie ou les accidents.
Nigeria, RDC : une croissance qui ne suffit pas
Le Nigeria et la République démocratique du Congo illustrent deux difficultés majeures rencontrées par les économies africaines : absorber une population active en forte croissance et améliorer les revenus de ceux qui travaillent déjà.
Au Nigeria, le poids de l’informel et de l’agriculture rend particulièrement complexe la création d’emplois salariés suffisamment rémunérateurs.
En RDC, l’exploitation des ressources minières contribue fortement à l’activité économique, sans nécessairement entraîner une progression comparable des revenus pour l’ensemble de la population. Dans un cas comme dans l’autre, la croissance du PIB renseigne mal sur l’évolution réelle des conditions de vie.
Dans son Africa Economic Update publié le 6 octobre, la Banque mondiale prévoit une croissance de 4,3 % en 2026 pour l’Afrique subsaharienne, contre 4,1 % en 2025.
L’institution juge elle-même ce rythme insuffisant pour faire reculer nettement la pauvreté, d’autant que le revenu réel par habitant ne devrait progresser que de 1,8 % cette année.
Le piège de l’agriculture à faible rendement
L’agriculture concentre la majorité des travailleurs pauvres et dans de nombreuses régions africaines, les exploitations familiales disposent de surfaces limitées, d’un accès insuffisant à l’irrigation, aux équipements et au financement.
La faiblesse des infrastructures de stockage et de transport réduit également la valeur des récoltes commercialisées. Les agriculteurs peuvent ainsi travailler davantage sans augmenter proportionnellement leurs revenus.
La Banque mondiale refuse d’ailleurs d’opposer création d’emplois et hausse des revenus. Selon ses calculs, rapprocher les gains des travailleurs pauvres de ceux de travailleurs non pauvres comparables pourrait presque diviser par deux l’extrême pauvreté. Faire passer les travailleurs pauvres vers l’emploi salarié la réduirait de 21 %, et les orienter de l’agriculture vers d’autres secteurs, de 18 %.
L’accès à la formation, aux marchés, aux équipements et au crédit peut permettre aux petites exploitations et aux entreprises individuelles de dégager des revenus plus élevés.
L’institution estime qu’à l’échelle mondiale, porter le niveau d’éducation des travailleurs pauvres à celui des travailleurs non pauvres pourrait augmenter leurs revenus d’environ 40 %. Ce chiffre reste une simulation.
Les femmes, au cœur de la question de l’emploi
Le rapport pointe aussi l’accès inégal au travail rémunéré. Environ un tiers des adultes appartenant aux ménages pauvres ne travaillent pas, et la majorité de ces personnes sont des femmes.
Les responsabilités familiales, le manque de services de garde, les difficultés de transport ou l’accès limité aux financements peuvent restreindre leur participation économique.
Selon une simulation de la Banque mondiale, porter à 75 % le taux d’emploi des adultes des ménages pauvres pourrait réduire l’extrême pauvreté mondiale d’environ un cinquième.
Ce gain profiterait surtout aux ménages proches du seuil de pauvreté. Pour les plus démunis, c’est la hausse des rémunérations qui aurait le plus d’effet.
Mieux rémunérer le travail
Le nouveau rapport intervient alors que la pauvreté mondiale se concentre de plus en plus en Afrique subsaharienne et dans les pays fragiles ou touchés par les conflits. D’ici 2030, selon la Banque mondiale, 87 % des personnes extrêmement pauvres pourraient vivre dans l’un ou l’autre de ces deux ensembles, qui se recoupent partiellement.
Pour les gouvernements africains, la lutte contre le chômage ne suffira pas. Il leur faut aussi aider les agriculteurs à mieux vendre leurs récoltes et les petits entrepreneurs à gagner en productivité, tout en tirant les salaires vers un niveau qui permette de faire vivre une famille.
Sans une croissance par habitant plus soutenue, prévient la Banque mondiale, le nombre de personnes en extrême pauvreté pourrait être plus élevé en 2030 qu’aujourd’hui.





