Africain, coupable et innocent : la théorie du truc et la leçon du Corbeau


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Victor Fotso
Victor Fotso

« Ce qui compte aussi, ce sont les mauvaises hontes, les petites lâchetés, la considération inconsciente qu’on accorde à l’autre monde (celui de l’argent). » Albert Camus

« D’autre part, je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses.

Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie.

 En Afrique noire française, il existe une plaie. Cette plaie, donnons-lui son nom, c’est l’indifférence devant les problèmes à résoudre. Et cela conduit à des catastrophes. » Albert Londres

« Mais pourquoi donc les victimes devraient-elles être admirables ? Héroïques, belles, parfaites ? Pourquoi voulons-nous à tout prix les grandir et les louer ? Ne suffit-il pas qu’elles le soient, victimes, tout simplement ? Faudrait-il que certaines victimes, parce que faibles, laides, veules, excessives, bêtes, prétentieuses, virulentes, misérables, conciliantes, glorieuses, hautaines, trop maladroites ou trop habiles, le soient moins, victimes, que d’autres ? Qu’elles soient déclarées indignes d’être vraiment victimes, indignes de nos indignations et de nos solidarités ? Quelle est la juste mesure d’une victime, d’une bonne victime ? Et s’il n’y en avait pas ? Et si c’était justement tout le drame : on ne choisit pas d’être victime. On l’est, et on l’est tel qu’on est. Tel qu’on était quand jamais on ne se serait vu dans cet habit-là qui, quoi qu’on dise, n’a rien d’enviable ». Edwy Plenel

Cher Edwy Plenel,

L’excuse trouvée pour vous écrire est que nous sommes le 15 janvier… L’anniversaire de Martin Luther King m’offre une occasion presque en or d’essayer d’attirer votre attention sur une affaire d’État qui n’intéresse pas les médias. Elle est trop compliquée, trop africaine et trop sale facilitant les amalgames, la confusion, la calomnie, la complaisance et la corruption. Il y a tellement d’argent qu’il est possible pour tous même vos confrères et les miens de fermer les yeux devant une misère morale qui semble exogène. Les journalistes et les avocats partagent le même défaut lorsqu’il est question d’Afrique et d’Africains, il leur faut du sale sans complexité qui ne leur en demande pas trop surtout pas d’efforts et de courage. Calculer et monétiser ses indignations. Victoires sans périls. Triomphes sans gloire. Médiatisations sans empreintes et conséquences durables. On revient toujours au statu quo ante.

Il y a cette phrase que vous répétiez tout le long de l’affaire Bettencourt parfois aux côtés de Fabrice Arfi, elle a un poids incommensurable dans ce truc que je ne sais pas bien raconter : « le Vaudeville est une distraction ». Cette expression, je l’ai écrite, en septembre 2017, au préfet de Paris en lui parlant de maltraitance sur une personne vulnérable : Victor Fotso. Je vous ai de nouveau cité en déposant une plainte au tribunal judiciaire de Nanterre demandant la mise sous tutelle d’une légende africaine qui était abusée par son entourage nucléaire avec le soutien pour ne pas dire la bénédiction de personnes haut placées. Je l’ai répétée au Procureur général de Genève en racontant comment un de mes demi-frères avait réussi à extorquer notre père de plus de 300 millions de francs suisses avec la complicité de son avocate, membre du barreau de Genève, qui très habile, expérimentée et influente, se cache derrière le secret professionnel et une menace de poursuites en diffamation.

« En plus d’être pleureuse et réfractaire, je suis folle »

Votre phrase, Edwy Plenel, je l’écris, je la crie à tue-tête, mais rien. Elle n’est pas entendable dans ce contexte trop noir et je sens mauvais. La plaie est beaucoup trop infectée pour que des journalistes y mettent leur plume sans terreur tétanisante d’être infectés. L’ensauvagement est lucratif ! Mais parce que je suis, en plus d’être pleureuse et réfractaire, folle, je vous écris non pas pour parler droit mais raconter des bouts saignants du Vaudeville afin que les odeurs qu’ils dégagent puissent avoir raison de l’indifférence et de la distance. Pari fou mais justement, je suis la bonne personne pour le relever en tentant de mettre fin à cette banalisation du mal.

Il faut commencer. Monsieur Plenel par la fin de vie de boy de mon père, de Fotso Victor. Un vieux nègre milliardaire et maire avec des médailles dont la légion d’honneur se retrouve otage à l’Hôpital Américain de Paris. En phase terminale, il a passé des semaines en soins intensifs, son cercle nucléaire a demandé illégalement l’arrêt des traitements, il ne peut prendre un avion même privé et médicalisé pour mourir au Cameroun. Cela n’arrange personne et il fait donc tout pour au moins ne pas mourir dans cette petite chambre dans laquelle il est tout seul sans portable mais avec un garde du corps dont le travail est de s’assurer qu’il meurt proprement sans faire de bruit. Aucune de ses filles qui l’entourent, qui ont pourtant des villas en banlieue parisienne, n’accepte de l’avoir chez elles.

« …En attendant niaisement de l’aide, du bruit ou de l’émoi »

Il décède seul, le 19 mars 2020, en pleine dialyse. Parce que l’hôpital sait qu’il est un homme important, les médecins désobéissent à l’ordre de ne pas essayer de le réanimer mais il meurt. Sa dépouille passera 3 mois dans un funérarium sans visite avant d’être ramenée comme celle d’un voleur après un procès express où deux États feront tout pour qu’on en reste là… La maltraitance, les malversations financières, tout ce qui s’est passé surtout en France avec autant de complicités que de complaisance. Abus de faiblesse sur un homme qui est pris au piège de sa propre nature et son histoire. Ayant trop de secrets, il ne peut que se taire et accepter son sort. Je vous redonne vos mots : l’origine ne protège de rien.

Yves Michel Fotso fait mieux qu’un Alexandre Djouhri avec pourtant tellement plus d’argent que cela devrait chatouiller les narines de Fabrice Arfi

Lorsque je demandais à mon père de parler, fataliste, il me disait, « cela ne sert à rien. Personne n’aidera ». Mon américanité rendait cela impossible à accepter et puis je croyais, Monsieur Plenel, en la jurisprudence Bettencourt, la morale publique et qu’en refusant le silence, il serait impossible pour la France, le Cameroun ou juste les pairs de Victor Fotso de ne pas intervenir. J’ai donc porté plainte contre des enfants de mon père en attendant niaisement de l’aide, du bruit ou de l’émoi. Mais il n’y eut qu’un silence foudroyant. On a laissé faire et pour mettre la vérité sous terre, on m’a transformée en un truc gluant en semant la confusion et d’autres graines plus mauvaises. Ce ne sont pas que de méchantes pensées. En vous citant, je dirai que même les paranoïaques ont des ennemis.

« Toute cette crasse qu’on couvre avec la calomnie et les préjugés »

Dans l’affaire Bettencourt, Françoise Meyers n’est pas fracassée par le système parce qu’elle est armée et joue à domicile en étant présentable. Difforme, je suis en terrain hostile miné. New Yorkaise, je ne sais pas respecter la sottise et l’ordre établi s’il admet l’injustice. Voyez-vous Monsieur Plenel, je sais bien que comme Liliane Bettencourt, Victor Fotso n’était ni un saint ni un innocent mais ce qui est intolérable est le fait que contrairement à elle, il est possible de le radier de l’Histoire afin de ne jamais à s’intéresser à son histoire en s’interrogeant sur le fait qu’un pays obsédé par l’ensauvagement et le grand remplacement puisse fermer les yeux devant autant de barbarie… C’est cela, Edwy Plenel, le véritable exotisme à domicile.

Dans ce Vaudeville gauche, il y a toute cette crasse qu’on couvre avec la calomnie et les préjugés. Je suis la fille handicapée de cet homme dont je vous parle mal et dont je refuse de laisser l’honneur aux chiens. Handicap sévère qui fait le lien entre mon père et moi en disant ce que je ne peux pas écrire de lui. Un Africain traditionnel, polygame qui a beaucoup d’enfants mais materne sa fille qui ne sait pas marcher en la protégeant de son monde qu’il sait primitif. Il y a cette lettre qu’on lui fait signer m’accusant d’avoir tenté de l’assassiner, il y a ce que disent les Officiels du Cameroun pour justifier le choix d’estimer que je suis trop anormale pour être un ayant droit de mon père et dissimuler leur conflit d’intérêts. J’ai l’apparence d’une laide et aigrie vaincue mal située. Cela, des diplomates camerounais le chantent en étant entendus par la France, la Belgique, la Suisse, les États-Unis, des pays qui ont ainsi un prétexte adéquat pour fermer les yeux et se boucher le nez.

« C’est l’Afrique, et donc sans aucun intérêt public »

Enfin, je ne résiste pas à ajouter que le fils de mon père, Yves Michel Fotso, condamné à perpétuité par le Cameroun, libéré pour des raisons médicales, exilé au Maroc, crée des sociétés en France en toute impunité avec des avoirs extorqués à Victor Fotso. Il fait mieux qu’un Alexandre Djouhri avec pourtant tellement plus d’argent que cela devrait chatouiller les narines de Fabrice Arfi. Voyez-vous, j’ai certaines de vos frustrations lors de votre « procès » des écoutes de l’Élysée face à cette presse si inepte particulièrement devant les complexités africaines qu’il est encore possible, en 2024, de fondre dans un moule pour publier des histoires écrites d’avance qui peuvent de temps à autre déranger sans véritablement entrer dans la plaie… C’est l’Afrique, et donc sans aucun intérêt public. Le Vaudeville ne fait pas que distraire, il parasite en normalisant le scandaleux. L’impunité, c’est chic !

Martin Luther King aurait eu 95 ans aujourd’hui et comme lui, j’ai un rêve. Il est beaucoup moins ambitieux que le sien mais tout aussi légitime

J’ai dû apprendre la leçon du corbeau en ne m’étonnant plus des trucs trouvés pour faire de Victor Fotso un homme africain qui ne pouvait pas entrer dans l’Histoire parce qu’il est coupable et de sa fille obstinée qui ne lâche pas une hystérique aigrie et vindicative. Prise de distance avec le vieux monde de mon père ; une liberté qui rend possible bien des irrévérences et des audaces transformées en provocations et affronts qui justifient, paraît-il, le mal.

Il faut terminer le Vaudeville par le tragi-comique d’une occasion manquée. Lorsque Emmanuel Macron se rend au Cameroun, en juillet 2022, il peut quelque chose mais commet l’irréparable en légitimant la sauvagerie en pensant sans doute défendre les intérêts de la France. Un président français à Yaoundé qui se tait mais prend du bon temps avec Yannick Noah. Gaullisme de seconde main, véritable esprit munichois. Merci pour le moment ! Le Cameroun des petits riens et l’Afrique des sauvages… Saga Africa !  Trop admirative de Noah pour lui en vouloir de jouer le jeu, je n’arrive pas toutefois à ne pas lui en vouloir d’être de gauche, républicain et engagé en France mais conservateur et néolibéral en Afrique surtout dans un Cameroun qui a besoin de ces exigences qu’il a su avoir et exprimer ailleurs.

Madame Bettencourt et Monsieur Fotso eurent le même réflexe

L’expérience de Victor Fotso montre que ces contradictions finissent toujours par nous rattraper. Le grand écart devient de plus en plus difficile avec l’âge. On tue l’Afrique avec ce culturalisme paternaliste qui fait croire que l’Afrique est particulière, les Africains trop différents pour être de réels passionnés de justice, de liberté, d’égalité et de fraternité. Pourtant Madame Bettencourt et Monsieur Fotso, deux milliardaires, eurent le même réflexe : nier l’abus de faiblesse afin de ne pas à avoir à admettre qu’ils étaient âgés, vulnérables, et victimes.

Si cette longue lettre parvient à attiser votre curiosité, que vous décidez de creuser, vous butterez immédiatement contre la calomnie et des diffamations nécessaires. Le but sera de détourner votre attention avec d’autres trucs et des facettes nauséabondes du Vaudeville. Le fond, les délits et les crimes seront noyés dans un océan de saloperies. Cette affaire, pour emprunter, encore une fois, une de vos expressions, est un fait divers barbouzard dont il est possible, pour tous, de s’accommoder. Les victimes sont d’idéals coupables que l’Histoire et la mauvaise conscience de la France ne permettent pas d’être également innocents.

Je vous souhaite une excellente année Edwy Plenel sans grand espoir. Mais Martin Luther King aurait eu 95 ans aujourd’hui et comme lui, j’ai un rêve. Il est beaucoup moins ambitieux que le sien mais tout aussi légitime. Je rêve qu’un journaliste, en lisant cette lettre, décide d’oser faire du Plenel dans une affaire africaine en ne sélectionnant pas ses indignations.

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